« La discrétion ou l’art de disparaître » – Pierre Zaoui

Editions Autrement, collection Les Grands Mots,  2013, 148 pages

zaoui

Qu’est-ce que c’est, exactement, la discrétion ?

Ces 148 pages tentent d’en cerner le(s) sens, à travers ceux qui l’ont déjà évoquée, en philosophie, littérature ou religion(s), et c’est plutôt enthousiasmant. Si la plume est claire, le contenu se révèle parfois ardu, pourtant on se sent accompagné dans la réflexion qu’on enclenche et paradoxalement on s’amuse en lisant ce texte; il y a une assise de gaieté qui ne se dément jamais, une recherche patiente qui éclaire au fur et à mesure (et n’hésite jamais à se paraphraser pour aider à la compréhension) le côté lumineux de la discrétion.

Un exemple, donné en introduction, m’a aidée à conceptualiser l’ensemble (je résume, en déformant sans aucun doute, c’est « ma » vision du truc) : imaginez que vous receviez des amis, et que vous vous absentiez un moment pour aller chercher un plat; quand vous revenez, il sont en grande discussion, vous reprenez votre place et les écoutez pour savoir de quoi ils parlent; vous êtes pleinement là, content de l’être, l’ambiance est bonne et vous les trouvez beaux, spirituels, intéressants, sans ressentir le besoin à ce moment précis d’intervenir, puisque vous ne savez pas encore de quoi ils parlent. Vous êtes alors discret. C’est très fugace, car bientôt vous reprenez part à la conversation, une fois que vous savez sur quoi elle porte et que vous avez quelque chose à dire (ou pas, simplement vous êtes avec eux et vous avez envie de participer aussi). La discrétion – et nous le voyons pleinement tout au long de ces pages – n’est ni une vertu, une science ou un trait de caractère, mais un art, une disponibilité totalement ouverte sur le monde (les autres) (et donc pas un repli sur soi) et elle n’est pleine que si elle est discontinue, c’est-à-dire qu’elle ne dure pas.

« Comment, concrètement, préserver l’expérience lumineuse de la discrétion des deux gouffres pathologiques qui la bordent – d’un côté la dissolution hémorragique de l’ego, de l’autre l’enferment narcissique ? (…) Pour répondre à de telles questions, le geste de constitution d’un art de la discrétion est nécessairement appelé à se désagréger en une myriade de gestes ténus, en partie contradictoires, en partie non articulables. C’est pourquoi il ne peut s’agir que d’un art et non d’une science.« 

Passionnant (notamment un passage sur la dualité avoir/être, qui ouvre sur une troisième voie).

« Enfin on ne peut être qu’admiratif, et d’une admiration sans restriction ni ironie, de la manière dont Thomas fait de la vertu d’humilité non pas le sentiment d’une relation de soi à soi, comme chez Aristote et aussi bien comme chez la plupart des penseurs juifs et chrétiens avant lui, mais essentiellement le sentiment d’une relation de soi à l’autre, à la divinité de l’autre. Il écrit en particulier ceci : « Tout homme peut juger qu’il y a dans le prochain quelque chose de bon que lui-même n’a pas, ou qu’il y a en lui-même quelque chose de mauvais qui ne se trouve pas chez l’autre, ce qui lui permet de se mettre par humilité au-dessous du prochain. » Il faut s’incliner tant c’est une pensée extraordinaire : dans l’humilité, il n’y a en vérité aucune humiliation de soi, ni psychologique, ni sociale, il n’y a qu’une perception fine de ce qu’il y a encore de valeureux en l’autre, fut-ce la dernière des fripouilles. Et il faut bien concéder que là, on touche peut-être à l’origine de quelque chose qui s’appelle aujourd’hui la discrétion et qui peut se résumer en un premier acquis décisif : le coeur de l’expérience de la discrétion, même quand on l’appelle encore humilité, n’a rien à voir avec l’expérience de la haine de soi ou du souci de soi – il est d’emblée entièrement tourné vers les autres, l’Autre, les créatures, le monde.« 

 » (…) – c’est le propre des âmes discrètes que de savoir qu’ils n’auront jamais oeuvré qu’à partir d’un désoeuvrement bien plus essentiel qui les rapproche davantage de ceux qui ne font rien que des prométhéens fantoches d’aujourd’hui; enfin mettre au secret les noms mêmes de cette expérience du désoeuvrement : l’art, la littérature, la pensée qui ne sont jamais les noms d’une vraie vie mais de son absence et de sa recherche.« 

« La discrétion ne rend heureux que de manière cyclique, comme suspens, point d’arrêt ou de relance, vide fécond, contraction en attente d’une nouvelle expansion, déprise en attente d’une nouvelle prise.« 

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