« Pofigisme n’a pas de traduction en français. Ce mot russe désigne une attitude face à l’absurdité du monde et à l’imprévisibilité des évènements. Le pofigisme est une résignation joyeuse, désespérée face à ce qui advient. Les adeptes du pofigisme, écrasés par l’inéluctabilité des choses, ne comprennent pas qu’on s’agite dans l’existence. Pour eux, lutter à la manière des moucherons piégés dans une toile d’argiope est une erreur, pire, le signe de la vulgarité. Ils accueillent les oscillations du destin sans chercher à en entraver l’élan. Ils s’abandonnent à vivre.« 

Tesson

« S’abandonner à vivre » – Sylvain Tesson

Gallimard, Collection Blanche, 2014, 221 pages.

Recueil de dix-neuf nouvelles, ce livre s’est révélé un moment de pur plaisir, en raison de trois éléments conjonctifs : la langue, l’univers, l’humour. Ces nouvelles, en effet, ne participent pas spécialement à un thème commun, ne brillent pas par leur originalité ni ne cherchent à asséner un quelconque message. En revanche, elles usent très souvent d’une réjouissante malice (le plus bel exemple : « Les égards« ), sont soutenues par l’emploi de très jolis mots ou expressions (« il n’avait pas cillé« , « il avait répondu favorablement aux implorations« , « il m’en avait su un gré immense« , tout ceci a plus d’éclat que : il a pas moufté, il était ok ou il était vachement reconnaissant…) sans effet prétentieux pour autant (ça s’insère très bien dans le récit) (avec quelques effets de rupture de registres, qui plus est) et nous emmènent toutes voir ailleurs : plus loin (même sans bouger), dans l’immensité russe ou à l’assaut des pics montagneux, entre autres. Dix-neuf petites bonbonnes d’oxygène. Hélène est moins enthousiaste, Francis a été séduit, Madimado entre les deux 🙂

Même quand je ne suis pas d’accord avec le propos (du tout), j’aime sa tournure : « Il m’avait emmené gravir quelques faces où il nous était arrivé une chose rare : on s’était entendus à merveille. On parlait peu, on se refusait tout conseil, on s’épargnait toute confidence. Pas un geste d’humeur, pas un reproche, pas un jugement, nulle familiarité : on se côtoyait en se foutant la paix. La distance est l’ingrédient des amitiés vraies. » 

Même quand je souris jaune, j’aime la manière : « Je regardais les filandres des nuages, pensais aux mornes jours à la librairie, à ces clients décourageants, à ces dames trop grosses, incapables de se souvenir du titre du livre qu’elles croyaient devoir lire à tout prix.« 

J’aime les dialogues piquants et vifs :

« – C’est un sport de suicidaire, dis-je.

– Ce n’est pas un sport, dit Marcella, c’est le seul vrai amour de ce mec.

– C’est un mode de vie, ajoutai-je.

– Une façon de crever, dit-elle.

– C’est un art, dis-je.

– C’est une névrose, dit-elle.

– C’est pareil, dis-je.

– Ca gagne moins, dit-elle.« 

Et ça, c’est pas vrai, peut-être ? : « En Angleterre, il y a des types comme ça, des colonels Lawrence ou des Wilfred Thesiger qui allient le muscle à l’esprit et n’ont pas tranché entre la réflexion et l’action. Mais en France ils sont rares. A cause de notre dualisme, nous considérons qu’un intellectuel doit être souffreteux et un athlète légèrement débile.« 

Allez, la dernière, j’aime sa façon de dire « elle est canon » (mais elle cogne ;o)) : « Elise Bouchard avait la cuisse facile et la droite précise. Avec ça, une taille dix ans, quatre jupes d’été pas trop longues et des ogives mammaires qui sortirent à quinze ans du chantier naval de la puberté.« 

Sylvain Tesson (clic)

J’avais déjà aimé :

« Une vie à coucher dehors » (prix Goncourt de la nouvelle).
Ed. Gallimard, collection blanche, 197 p., 2009

« L’enfer, ce n’est pas les autres, c’est quand ils viennent trop près. » Variante : « L’enfer, ce n’est pas les autres, c’est l’éventualité qu’ils arrivent.« 

C’est dans le roman de Laurence Cossé « Au Bon Roman » que j’ai pour la première fois entendu parler de Sylvain Tesson, pour « Petit traité sur l’immensité du monde« . Courant comme tout le monde après le temps, ce n’est que quelques mois plus tard que j’ai eu l’occasion de le lire pour la première fois, avec son dernier ouvrage, un recueil de nouvelles.
Dès la première c’est le coup de foudre. Ce n’est pas vraiment qu’il y ait un style particulier ni même un savoir-faire admirable, au contraire peut-être il y a là une grande simplicité voire une économie de mots et de moyens, et parfois on sent les rouages. Mais quel pouvoir de dépaysement, quelle puissance pour immerger le lecteur instantanément et totalement dans l’endroit qu’il décrit.
On voyage donc, vraiment, dans le monde entier, et on se régale d’un bout à l’autre.
Par exemple ? Eh bien « Le glen« , où un juge écossais a décidé qu’il lui était insupportable que des élèves d’un collège renommé se saoulent, et admire les techniques du mollah Mohammad Salim Hoqqani. Ce petit extrait : « L’afghan avait instauré un très ingénieux système de contrôle de l’alcoolémie. Les passants interpellés devaient souffler dans le visage des Talibans afin de prouver leur sobriété. La technique était radicale mais possédait ses limites. Car il fallait que les contrôleurs connaissent le parfum de l’objet du délit pour incriminer le contrevenant. Or, bien des Talibans étaient étrangers aux effluves du scotch, du gin ou même du brandy de contrebande de Peshawar. Nombre de pauvres hères passèrent la nuit au poste parce qu’ils avaient abusé des abricots secs ou des grains de raisin. »
Ou « Le sapin« , avec cet éloge surréaliste du capitalisme le plus débridé, et sa chute très malicieuse… déviationnisme intellectuel !
Mais ma nouvelle préférée est sans conteste la dernière, « Le phare« , avec ce petit passage : « La vodka ne fait jamais mal quand on la boit à deux. Le principe du toast a été inventé par les Russes pour se passer de la psychanalyse. Au premier verre, on se met en train; on second, on parle sincèrement; au troisième, on vide son sac et, ensuite, on montre l’envers de son âme, on ouvre la bonde de son coeur, et tout – rancoeurs enfouies, secrets fossilisés et grandeurs contenues – finit par se dissoudre ou se révéler dans le bain éthylique. » Et ensuite ? Banya !… ;o)

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