« Âme qui vive » – Véronique Bizot

Actes Sud, 2014, 110 p.

Bizot

Il y a une intrigue dans ce roman, bien sûr, dont le fil se dénoue lentement à travers la narration d’un personnage principal mutique après un grave traumatisme – et même, on est comme étonné à la fin qu’il ait pu se passer autant de choses sans que jamais l’on n’y prenne garde, comme sous l’influence d’un charmeur de serpent ; mais il y a surtout une courtoisie, une grande délicatesse (au sens le plus noble du terme), qui nous fait considérer les quatre hommes que l’on voit évoluer avec une extrême bienveillance. Quatre solitaires, exilés chacun dans une maison rébarbative (chacune à sa manière), qui partagent ensemble la qualité de nombreux silences, avant tout autre chose. En racontant ainsi l’histoire de deux frères (que vingt-cinq ans séparent), Véronique Bizot évoque le pouvoir de la lecture (« … quelque chose en moi s’était amplifié…« ) (et j’adore cette idée des bribes de romans qui surgissent à l’esprit du narrateur en toute occasion) (et évidemment l’imagination que cela lui déclenche), discourt des différences entre la littérature américaine et sa cousine anglaise, évoque la traduction, le théâtre, et nous fait voyager de la campagne neigeuse à Paris, en passant par Turin. Le tout en si peu de pages, et en convoquant en filigrane ce que c’est que la famille ou la solidarité, que ça tient du petit miracle. Un roman plein de grâce. Sous le charme également, Cathulu et Winnie.

J’avais déjà beaucoup aimé son premier roman , « Mon couronnement » :

Mais je n’ai pas besoin qu’on m’aime, j’ai seulement besoin de croiser des gens aimables

Autrefois scientifique sans renom, Gilbert Kaplan est aujourd’hui un vieillard. Il voit son salon envahi par une foule de gens venus le féliciter pour une observation qu’il a jadis rédigé et qui trouve aujourd’hui son application. Une cérémonie de couronnement est même planifiée. D’abord peu intéressé, c’est la quotidienneté de sa vie étriquée qu’il déroule pour le lecteur, ponctuée de souvenirs, au petit bonheur la chance. Il trompe sa solitude avec Maud Ambrunaz, qui tient (mal) l’appartement, c’est sa femme de ménage. Pour éviter la visite de sa soeur Alice, ils partent quelques jours au Touquet avant le couronnement…
Comment ne pas se laisser séduire par ce charmant vieux monsieur, qui n’a absolument pas en tête de faire notre conquête. Il n’a pas grand chose de construit en tête, à vrai dire, se laissant couler dans la monotonie des jours et gentiment diriger par Madame Ambrunaz, évoquant avec regret, amusement ou simple constatation le monde qui semble s’être écarté de lui “arrivé à un certain âge, tout semble manquer de netteté”. Il revoit son frère le grand écrivain, pense à celle de ses soeurs qu’il aimait tendrement et dont il est sans nouvelles depuis 40 ans, se laisse offrir un costume par son fils avant de le laisser simplement dans la rue.
Et puis, contraint, il accepte donc de passer quelques jours au Touquet, avec son exemplaire de Typhon, qui accompagne de tous temps ses insomnies hôtelières. Et là, quelque chose se débloque. Mais Véronique Bizot tenait décidément à nous taquiner le coeur…
Un roman écrit au cordeau qui enchante par la légèreté de sa plume. Ravissant. Et ce qui y est dit sur le charme et la désespérance des bords de mer hors saison y est fort juste, et très ironique.
C’est le premier roman de Véronique Bizot mais elle a déjà publié deux recueils de nouvelles, Les Sangliers et Les Jardiniers.

Ed. Actes Sud, janvier 2010, 108 p.

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