« Poupée » – Alain Sevestre

Gallimard, collection Blanche, 2014, 322 pages

sevestre

« Poupée » est un roman insolite que j’ai trouvé très original : le narrateur n’est révélé qu’après un premier tiers qui peut sembler plutôt Bret Easton ellissien mais le ton change ensuite. On suit une jeune femme, Julie, pour le moins perturbée; archétype de la jeunesse désoeuvrée (mais pas idiote), ses schémas pour fonctionner sont étranges, elle paraît creuse (mais ne l’est pas vraiment) et semble chercher la cogne en permanence. Aux autres, à la vie, à elle-même en premier lieu. Agaçante, y compris aux yeux du lecteur, elle suscite dans le même temps une vague affection, et surtout l’intérêt : la construction du roman, énigmatique à souhait, puis creusant avec délice l’anormalité, nous attache aux pages et on veut toujours en savoir plus, d’autant que les évènements sont aussi familiers (ennui, beaux-parents, amant…) que surprenants (rencontrer une pleureuse professionnelle sur un banc, « Scott »…). Julie (française) est donc expatriée pour un temps à Londres, et y rencontre Edgar, 39 ans, as de la finance, célibataire aux forts côtés autistiques. Assez rapidement, et sans que personne ne comprenne vraiment pourquoi (mais on suit bien le « comment »), ils deviennent un couple et les journées de Julie de plus en plus longues… Un roman déconcertant dont j’ai aimé les ruptures d’atmosphère (et l’humour subtil) et dont certains passages m’ont enchantée par leur substance plutôt poétique. Par exemple :

« En fin de soirée, Julie, au milieu du grand salon, sans que personne ne s’en rende compte, est entrée dans une sorte de résonance étrange avec la position matérielle des invités : un savoir intime et singulier de la place qu’occupait chacun dans un groupe de deux ou trois ou plus, de la place de groupe par rapport à un autre, et enfin des groupes par rapport au volume de la pièce où il se trouvait, lui commandait de se placer là, puis là, pour soulager le vide restant. Et elle s’est mise, sans prendre appui sur le regard de quiconque pour s’en approcher ou s’en éloigner, sans faire semblant de discuter, à boucher les trous. Elle se disait là-bas, ce n’est pas équilibré, ils sont deux, je vais me mettre là pour compenser la masse des quatre de la porte, hop ! et le vide n’était plus vide. Elle s’est déplacée souplement vers la droite du tapis qui faisait face à un sofa, puis a gagné l’aire définie par le lustre, est revenue vers les fenêtres, s’est portée ensuite vers la cheminée, chaque fois pour combler les carences, incalculables mentalement, et réorganiser le ballet toujours mouvant des placements de chacun sur le sol, dont elle jaugeait, avec une acuité presque joyeuse, le déficit. Elle se sentait le pivot harmonieux et discret, le chaînon souple et équilibrant de la respiration des invités dans la pièce. A la fois peintre du tableau et personnage de l’oeuvre en cours. C’est tout ce qu’elle voulait en fin de soirée, boucher les trous, écouter, sans plus participer, sans nuire à Edgar. Un dédommagement. 

Il est venu la tirer de son charme chorégraphique vers vingt-trois heures trente pour rentrer. »

Publicités