« Souvent, je pense à cette phrase de la vox populi : « Un de perdu, dix de retrouvés. » Parfois, oui. Mais certains être sont si singuliers, si à part, qu’on ne retrouve pas le temps d’une vie des humains aux contours semblables. D’autres êtres rares, oui, mais pas du même bois. »

Magellan

« N’oublie pas les oiseaux » – Murielle Magellan

Julliard, 2014, 340 pages

Elle a dix-sept ans lorsqu’elle le rencontre, trente-quatre lorsqu’il meurt, il a été très littéralement la moitié de sa vie. Il était plus âgé (deux décennies bien tassées), ils se sont aimés, bien ou mal, les deux en même temps parfois. L’histoire, réduite en ces termes, est la plus commune du monde, en écartant les quelques spécificités. Mais commun, ce roman ne l’est en rien. Immédiatement, dès les premières lignes, c’est une évidence, on est immergé totalement dans la plume de Murielle Magellan, qui, si elle raconte effectivement une histoire vraie et vécue (jusqu’aux citations de journaux intimes de l’époque), a bien écrit un roman (dans le sens où tout est acte de littérature dans sa narration), et parvient ce faisant à nous communiquer des émotions vraiment fortes.  » (…) comme si son histoire, au fil des pages, nous racontait aussi la nôtre. » dit la 4° de couv et il y a de ça, bien sûr (l’universel et tout ça), mais il y a surtout, à mon sens, la singularité de son mode de pensée, à elle. Toutes ces réflexions, qu’elle rédige avec le recul, la maturité des années qui ont passé (souvent offertes entre parenthèses) sont prodigieusement intéressantes, mais la jeune fille qu’elle était, déjà à l’époque, même au tout début, est assez étonnante, sa façon de chercher des avis éclairés, de ne jamais agir en fonction du regard d’un (des) autre(s), son infinie persévérance, ses tâtonnements… Tout témoigne d’un vrai esprit libre, et c’est peut-être pour ça que c’est aussi accrocheur, aussi bouleversant. Elle offre une vérité dont le puissant charme est irrésistible, on est très bousculé, en tant que lecteur, ne pas céder à la tentation du jugement est une lutte, mais quelle histoire, quelle belle histoire que cet amour-là ! Un roman vibrant que j’ai adoré.

(Ici, des conseils qui s’appliquent à pratiquement tout, dans la vie…)

« Il nous disait :

Faire mieux chaque jour.

Marcher sa création (se balader, déambuler dans le monde).

Rester ouvert à tout (à l’actualité, aux autres, ne pas se refermer sur notre discipline).

Donner envie (de tout, d’être avec nous, de chanter avec nous, etc.).

Il disait que le pire dans les projets artistiques, ce n’étaient pas les obstacles extérieurs mais les obstacles venus de l’intérieur.

Il disait qu’on allait souffrir dans la pratique de notre art. Que ce ne serait pas qu’une partie de rigolade.

Il craignait qu’on vende notre âme au diable.

Il nous disait de ne jamais donner au public ce qu’il demande. C’est l’artiste qui sait ce que veut le public. « Donne au public ce qu’il veut, tu vas l’emmerder. Amène-le quelque part qu’il ne connaît pas. »

Il nous disait de porter l’émotion et de ne pas se faire porter par elle.

Il disait qu’on devait considérer notre travail comme si on était un chirurgien, avec la vie ou la mort des gens entre nos mains.« 

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