Dark NightsDenis Jeambar

Calmann-Levy 2014, 232 pages

Jeambar

29 nouvelles, souvent très courtes (une seule beaucoup plus longue que les autres, dotée d’un narrateur assez fascinant dans sa folie qu’il pense lucide), sont collectées dans ce recueil (exercice nouveau pour l’auteur au parcours par ailleurs des plus étendu). Si la tonalité est plutôt sombre, avec des accents nostalgiques prononcés et un certain goût pour l’exploration de la déliquescence, je trouve dommage que nombre d’entre elles soient « à chute », ça leur enlève du poids, alors que la langue est belle et l’atmosphère solide.

Dans « Les trois M« , par exemple, la déclinaison des trois maîtresses d’un homme est d’une remarquable profondeur, dans « A tombeau ouvert » la description inaugurale d’un virage en épingle à cheveu est tellement spectaculaire qu’elle a le pouvoir de déclencher l’adrénaline du lecteur, « Déambulations criminelles » contient des petites pépites de provocation : « Nul ne pourrait jamais me comprendre tant mes ressorts étaient profonds, singuliers, détachés de toute normalité. Expérimentaux, en quelque sorte. Les fantômes de mon imagination étaient inatteignables » entre autre, ou « La pauvreté de ses conversations me reposait à vrai dire de mes lectures souvent trop savantes. Elle me rassurait également sur ma propre intelligence. Je m’étalonnais en le côtoyant. Pas d’hypocrisie : c’est ainsi que la plupart des gens choisissent leurs amis. L’amitié n’est qu’une relation intéressée, un moyen de se pousser du col. On n’existe que dans les yeux des autres où on espère trouver la certitude qu’on est moins con qu’eux.« .

Mais plus que toutes les autres, j’ai été chavirée par « Un balcon sur Trieste« , qui raconte (très bien) l’histoire d’un homme se retrouvant à Trieste avec deux guides touristiques : l’un est flambant neuf et explose de photos attrayantes, l’autre a plus de trente ans et ne contient que du texte. Il repose très vite le premier, peu désireux de se voir éventer le plaisir de sa propre visite, tandis que : « Le froid soudain mordant du bora m’arracha à ma lecture. La nuit était noire. Il était près de minuit. J’avais lu près de quatre heures d’affilée sans y prendre garde, passionné, envoûté, oubliant d’aller dîner. Je rentrai dans la chambre mes deux guides à la main, l’un beau et léger comme une plume, l’autre lourd de savoir et de plaisir. Je regardai mes deux ordinateurs, le téléviseur ultra-plat accroché au mur, le guide mince comme une limande et l’autre replet comme un chat bien nourri. Je m’assis sur le rebord du lit et, je ne sais pourquoi, serrant le vieux guide entre les mains comme si cet objet précieux allait disparaître à jamais, je me sentis profondément à contretemps et je me mis à sangloter. » …

Aimé également par Yvon.

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