L’homme vertical –  Davide Longo

Editions Stock, collection La Cosmopolite, 2013, 411 p.

Traduit de l’italien par Dominique Vittoz (L’uomo verticale 2010)

Longo

« Tu crois que nous allons tous mourir ? lui demanda-t-il encore. Evelina se gratta la jambe. – Un truc de ce genre.« 

Nous sommes en Italie, dans quelques années (un futur proche). C’est devenu… la barbarie (nous dit diplomatiquement la 4° de couv) et Leonardo ne sait pas exactement comment ça s’est passé, pourquoi tout a glissé jusqu’à cet enfer dans lequel il évolue soudain. Lui, il était absent au monde, occupé à lécher ses plaies (et connement, en plus, pas les bonnes) (mais ça c’est moi qui l’ajoute) et n’a ni vu la situation se dégrader ni n’en a compris l’importance. Lui, c’était un homme des livres. Ecrivain d’importance (et comme c’est lui qui raconte, au début, il ne nous fait pas mesurer l’étendue de sa renommée) et prof d’université, il a été compromis dans une sordide histoire avec une étudiante (qui l’a brisée) et a vécu depuis en reclus, solitaire, dans son petit village natal. Les évènements dégénèrent et se bousculent au point qu’il se retrouve sur les routes, inadapté et chargé d’âmes, comme on dit, et c’est vraiment vraiment l’enfer…

Davide Longo, que je découvre ici, signe un roman d’une excellence totale et envoûtante : non content d’être une déclinaison post-apocalyptique très réussie (et effrayante, une scène notamment est particulièrement difficile à lire…) (et puissante), ce livre contient des pépites de poésie, d’introspection très poussée, de projection sur la place de la littérature dans une vie, avec des petits accents stephenkingiens (j’ai adoré Adèle) et le tout est superbement écrit (je parle du sens, du fond) et magnifiquement traduit (de la vraie littérature, une belle langue, précise et ciselée). Oui vraiment, excellent, et un coup de coeur pour sa poésie et ses morceaux si purs qui m’ont crucifiée.

Ci-dessous, quelques passages notables, qui ne détruisent en rien l’intérêt de lire TOUT le roman, dont l’intrigue est suffisamment haletante pour ne pas souffrir de ces citations. C’est toujours moi qui souligne.

(Le livre ultime ?) : « C’était une nouvelle qu’il avait beaucoup lue, la première fois à vingt ans, et qu’il avait toujours aimée inconditionnellement. Dans des périodes de grande détresse ou d’espoir féroce, ce texte s’était adapté à ses états d’âme, révélant chaque fois sa structure parfaite. C’était une lecture qu’il avait toujours conseillée à ses étudiants, aux personnes qui nourrissaient des ambitions littéraires et à celles qui l’avaient approché en pensant que son métier recelait une sagesse capable de les guider. On ne le sollicitait plus en ce sens depuis longtemps, mais si la situation devait se représenter maintenant ou dans dix ans, il était sûr que sa réponse serait toujours la même : Un coeur simple.« 

(En permanence) : « Dans la matinée, Leonardo relut La Mort d’Ivan Illitch, aboutissant vers onze heures à des conclusions qu’il trouva dignes d’être développées, mais qui, à onze heures et demie, lui apparurent déjà bancales.« 

(Exactement ça) : « Peu avant de s’endormir, il eut l’impression de mesurer pour la première fois la gravité de ce qui se passait. Un âge nouveau s’annonçait, un âge nu qui promettait de durer et dont le mot-clé serait « sans », de la même façon que le précédent avait été « avec ».« 

(La puissance des mots) : « C’était peut-être ça, la barbarie, pensa-t-il : des images et un vocabulaire nouveaux qui s’imposent peu à peu. Le premier mot était le cheval de Troie. Après, le puits était contaminé. Le germe se répandait. La maladie. Le choléra.« 

(La spirale nihiliste) : « Quand il avait connu Danielle, des années après Kate, Leonardo avait eu l’impression que toutes deux étaient entrées dans l’oeuvre de Bernhard à un moment de leur vie où elles cherchaient une raison de détester le monde entier. Mais elles étaient trop intelligentes pour haïr au hasard : il leur fallait une grille, un critère, afin qu’aucun objet haïssable ne leur échappe. Bernhard ne passait sur rien. Leonardo en son temps l’avait lu avec passion, mais en gardant la même distance de sécurité que pour observer l’énormité d’un maelström. Le cas des deux femmes était bien différent. Elles s’étaient jetées dans ce tourbillon et tournoyaient avec lui sans trêve. Il les avait observées plusieurs fois : elles partaient d’une réflexion anodine sur un journaliste, la couleur d’une moquette ou un plat au soja, et aboutissaient à un monologue en boucle contre la profession de journaliste, les sols moquettés et les aliments bio.« 

(Oui !) : « L’ennui qu’on distille à ériger l’insistance en dévotion et l’aveuglement en persévérance.« 

(Ah, Félicité….) : « Leonardo fit la sieste, brossa Bauschan et confectionna une compote de pommes. Pendant que la casserole chantonnait sur le poêle en dégageant une agréable vapeur, il relut Un coeur simple en entier et il lui sembla saisir quelque chose qu’il n’avait encore jamais compris de cette femme et de la mansuétude avec laquelle elle traversait la douleur.« 

(L’histoire du mari d’Evelina. C’est long, mais c’est bouleversant et magnifique et d’une douceur infinie. Elle était sage-femme, et d’une très grande obésité.) :

« (il était) historien, spécialiste des Lumières. Quand nous nous sommes connus, il enseignait à l’université d’Anvers. Il était à l’hôpital, en visite auprès de sa fille qui venait d’accoucher. Sa fille aussi vivait à l’étranger, en Angleterre, mais, pendant un colloque d’antiquaires, elle avait perdu les eaux avec deux mois d’avance. Gianni est arrivé de Belgique le lendemain. C’était un homme menu de presque soixante-dix ans, quand moi j’en avais quarante. Il a voulu me rencontrer pour que je lui donne des précisions sur l’accouchement. Nous avons bavardé un court moment devant la machine à café. A part sa délicatesse, rien ne m’a frappée ce jour-là chez cet homme gracile à la chevelure abondante. Du reste, avec mon physique, je ne croyais pas pouvoir susciter un quelconque intérêt chez un homme, même beaucoup plus âgé.

Une semaine plus tard, j’ai reçu une lettre à l’hôpital. Quelques lignes où il me racontait une promenade en bateau le dimanche précédent avec un collègue de l’université et sa famille. Je ne savais pas si je devais répondre, et encore moins quoi. Je n’ai pas écrit. Une semaine après, j’ai reçu une deuxième lettre où il me racontait une anecdote curieuse au sujet de l’architecte qui avait conçu l’auditorium d’Anvers. Je me demandais ce que me voulait ce professeur d’université, ni beau ni jeune certes, mais qui pouvait sûrement prétendre à des femmes plus avenantes que moi. J’étais déstabilisée. Je n’avais jamais eu de relation et,  dans le passé, j’avais plusieurs fois subi les avances d’homme sexuellement attirés par mon obésité. Ces épisodes m’avaient rendu méfiante et pessimiste. Je pensais qu’il entrait dans cette catégorie, mais quand j’ai lu ses lettres à une amie, elle m’a dit qu’elle ne le voyait pas ainsi.

Je lui ai écrit une carte postale. Il m’a répondu et, pendant un an, nous avons correspondu à raison d’une ou deux fois par semaine, sans qu’il me propose jamais de nous rencontrer, alors qu’il était divorcé depuis de nombreuses années et habitait seul à proximité de son université.

Son écriture était sobre, sans envolées, mais éclairée par un étonnement permanent. Il évitait les termes difficiles, employant des mots simples, mais dans des contextes où la plupart des gens ne les auraient pas employés. Il écrivait en minuscules scriptes, comme le premier enfant instruit d’une famille où l’on n’a pas fait d’études. C’était en effet le cas : ses parents étaient gérants d’épicerie en Lomellina.

J’ai acheté une table de nuit à trois tiroirs que j’ai installée au chevet de mon lit pour y ranger ses lettres. Dans la cuisine, j’avais accroché une feuille où je notais les titres des livres qu’il me citait pour me les procurer en librairie. Un jour, en parlant avec un collègue à l’hôpital, je me suis aperçue que je n’avais pas pensé une seule fois à ma laideur. Le soir même, j’ai écrit à Gianni que j’aurais plaisir à le rencontrer. 

(…)

– A Sarrebruck, une petite ville allemande non loin de la frontière française. J’ignore pourquoi il avait choisi cet endroit, je ne le lui ai pas demandé. Plus d’un an avait passé depuis notre première rencontre. Je pensais que nous irions dans un café ou que nous marcherions le long de la rivière en nous confiant l’un à l’autre comme c’est de mise dans une relation affectueuse entre un homme désormais affranchi des besoins de la chair et une femme qui a compris depuis longtemps que son aspect ne pouvait rien éveiller de charnel. Un pacte entre deux canards boiteux. Mais pas du tout. Après avoir bu en silence un thé au buffet de la gare, nous sommes allés dans une des deux chambres qu’il avait réservée dans le petit hôtel de la ville et nous y sommes restés deux jours à faire l’amour de toutes les façons possibles et imaginables.

Les mois suivants, nous avons repris notre correspondance sans évoquer ce qui s’était passé dans cette chambre. Ses lettres étaient empreintes de légèreté et d’affection, mais ne dénotaient aucun désir de me revoir ou de recommencer ce que nous avions fait. Jusqu’en avril, où j’ai reçu trois lignes dans lesquelles il me demandait de l’épouser. Je lui ai répondu par une carte postale quelques jours plus tard, et, trois mois après, nous passions devant le maire. C’était notre troisième rencontre : entre-temps, j’avais acheté un appartement pour nous deux et il avait fait valoir ses droits à la retraite.

Pendant les cinq années que nous avons vécu ensemble, il m’a parlé avec la même douceur et a pris le même soin de mon corps que si c’était la première fois. Il se comportait de cette façon avec tout ce qui l’entourait : il naissait chaque matin et le soir enfilait son pyjama comme s’il se préparait au tombeau. Quand je l’entendais descendre pour le petit-déjeuner, ses pas dans l’escalier étaient ceux d’un enfant qui n’a encore rien vu. J’en retirais une joie et une sécurité infinies, ainsi que le désir de l’avoir toujours en moi.« 

« Quand je vois les esprits sans hauteur, sans colère,

Sans passion, sans rien qui les oblige à plaire;

Quand parmi les humains distraits ou soucieux

Nul ne vient se placer sous le signe du feu

Quand j’observe les fronts engourdis, l’âme nue,

La promesse d’amour si faiblement tenue,

l’absence d’univers dans la voix et les yeux,

Vous à qui j’ai donné le monde jusqu’aux nues,

Certes, c’est un bonheur que vous m’ayez connue !« 

(Anna de Noailles, extrait de L’honneur de souffrir, poème XXXIII, Grasset 1923)

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