L’immobilier Hélèna Villovitch

Gallimard, collection Verticale, 2013, 180 pages

villovitch

J’aime beaucoup Hélèna Villovitch, elle est à jamais associée pour moi à cette époque où les blogs frémissaient et où les clubs de lecture virtuels étaient à leur apogée, découverte que je dois très directement à Clarabel et qui demeure dans mon esprit comme très moderne, girly et punchy (fin du moment nostalgique). Ce fut une bonne surprise de découvrir une nouvelle parution en 2013, et ce recueil de nouvelles « immobilières » m’a plu de plus en plus au fil des pages : la première pas beaucoup, la deuxième un peu plus etc. avec une mention spéciale à « Chacun chez moi » que je trouve incroyablement caustique et moqueuse et précise et immensément représentative du truc (Facebook, en l’occurrence, mais les relations virtuelles en général aussi). On décline donc toujours la problématique de l’habitation (au sens propre comme à son figuré), mais c’est en toile de fond, et ce qui est véritablement exploité dans ces nouvelles c’est l’air du temps, la façon dont les gens établissent ou non des relations avec les autres, la façon dont chacun parvient (ou pas) à gérer sa vie, ses problèmes, son mode de pensée. Il y a dans ces pages quelque chose de véritablement amusant, un jeu avec la narration (les copines Mel et Flo et leurs mondes miroirs, récurrences très réussies !), et une grande tendresse pour la marge, l’inadaptation. Beaucoup aimé !

(Un délire solitaire et effrayant :

« J’aime ça, dit Kader du Mesnil à 11h55.

C’est indéniable, entre lui et moi il se passe un truc. Sans tarder, Kader du Mesnil publie la photographie d’un paysage de montagne. J’exulte. Paysage de montagne = sapin vert =  logo de la chaîne de supermarchés Spar. Sa publication est une référence directe à la mienne !

J’appelle Serge et je lui raconte tout. Il est heureux pour moi, mais me conseille de ne pas m’emballer.

Vérifie quand même, dit-il, on se fait parfois des idées.

Alors, je vérifie. En dessous du paysage de montagne, j’écris : « ??? ».

Et j’attends. Pendant de longues minutes, je ne fais rien d’autre qu’attendre. J’ai le temps de passer en revue les indices qui m’ont donné des raisons de croire qu’il se passait un truc entre Kader du Mesnil et moi. Il y a tous ces « J’aime ça », bien sûr, qui sont comme autant de caresses et de baisers que nous nous adresserions. Et puis, aussi, la synchronisation de nos publications. Souvent, il me suffit de penser que j’aimerais que Kader du Mesnil publie quelque chose sur sa page pour que, hop, il le fasse. C’est complètement dingue, je sais. Soudain, sa réponse apparaît sur mon écran : « !!!! ».

J’admire l’ingéniosité de Kader du Mesnil. Pour un témoin peu attentif, nous n’avons fait qu’échanger des signes de ponctuation anodins. Mais lui et moi savons ce que mon « ??? » sous-entendait. Le message était clair : « Cher Kader du Mesnil, ai-je raison de croire que ce paysage de montagne m’est tout spécialement adressé et qu’il signifie que vous éprouvez de l’intérêt pour cette partie de mon inconscient qui s’exprime à travers mes rêves ? » Quant au merveilleux, au génial « !!! » de Kader du Mesnil, il a su me rendre intelligible le fond de sa pensée : « Oui, vous et moi sommes liés par un imaginaire commun. L’idée de votre existence m’accompagne jour et nuit, y compris lorsque je ne suis pas en train de pianoter sur mon ordinateur. A chacun de vos points d’interrogation (mais je vous en prie, ne vous torturez pas avec des questions inutiles, faîtes plutôt confiance à votre instinct et soyez certaine que mon coeur vous est acquis) correspond l’un de mes points d’exclamation. Je suis tellement heureux de ce sentiment qui nous lie et que nous ne pouvons nommer autrement qu’AMOUR.« 

la chute de cette nouvelle est excellentissime – et d’une tristesse infinie.)

Du même auteur, j’ai également lu et apprécié :

Pat, Dave & moi (L’olivier, 2000)
New-wave et temps qui passe…. Les années 80, 19 ans puis 20, une jeune fille totalement paumée retourne vivre chez son père dans une petite ville, après avoir raté le concours d’entrée aux Arts Déco. Elle glande pendant un an, et c’est ici le récit de ce rien, pas méchant, pas brillant, mais pas neutre non plus. Une sorte de longue nouvelle, où bizarrement on entre complètement. Enfin moi. En 1984, j’avais 17 ans, les références musicales étaient les miennes, je reconnais complètement cet état décrit en long, large et travers de malaise, indéfinissable, propre à l’adolescence, à la sortie de celle-ci plutôt, lorsqu’il va bien falloir choisir une voie, un sens, arrêter de déconner mais en ne se sentant pas adulte pour 2 sous… Et c’est bien en ça que c’est brillant, une atmosphère exacte, un ton juste. Un drôle de livre, une plume à découvrir !

Dans la vraie vie (L’olivier, 2005)

Recueil de 8 nouvelles succulentes, Dans la vraie vie raconte le quotidien de trentenaires d’aujourd’hui, course au boulot, relations professionnelles, homosexualité, rencontres par Internet, speed-dating et j’en passe. C’est mordant, c’est ironique, mais non dénué d’une forme de bienveillance. C’est le genre de recueil où on se dit, bon allez, juste encore une nouvelle, et on arrive à la fin, on ne peut pas s’arrêter. J’ai particulièrement apprécié aussi les chutes, toujours inattendues. La nouvelle qui donne son titre au livre, Dans la vraie vie, par exemple, raconte la fascination exercée par Teresa sur une petite collègue grise, insignifiante, dont les autres perçoivent à peine l’existence. En admiration devant le panache de Teresa, devant ce qu’elle prend pour de la profondeur dans le personnage, cette petite admiratrice s’immisce dans sa vie virtuelle, se faisant croire de sexe masculin, pour l’approcher la nuit des heures entières sur le net… Mais sur quoi cela pourrait-il déboucher ?…. Epilogue en pied de nez…. Savoureux !

Je pense à toi tous les jours (Points, 2007)
Irrévérencieux ! Un recueil tout à fait étonnant, constitué de petites vignettes explicatives de photo, de conversations rapportées, de nouvelles sur le monde du travail, qui parle d’art en général et de n’importe quoi en particulier. C’est saugrenu, amusant, il en ressort qu’Hélèna Villovitch est tout sauf effacée, on a envie de lui demander ce qu’elle prend, un bon petit moment assez déjanté.

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