« … sans que jamais Titus puisse voir Bérénice.« 

C’est Gérard Collard qui m’a donné envie, et combien avait-il raison !

Mise en page 1

Bérénice 34-44 Isabelle Stibbe

Serge Safran éditeur, 2013, 316 pages

Voici un premier roman très étonnant : superbement maîtrisé du début à la fin, il nous raconte l’histoire de Bérénice, qui ne vécut que pour le théâtre. Elle doit son prénom à un petit instituteur, rencontré par son père dans les tranchées de la première guerre mondiale. Moïshe Kapelouchnik, devenu Maurice Capel, aime la France au point d’aller se battre pour elle, et c’est en hommage à sa belle langue qu’il appelle sa fille unique Bérénice. La mouflette, dès qu’elle tient debout, sait : elle est née pour être tragédienne. A huit ans, elle voit sa première pièce de théâtre à La Comédie Française, son destin est scellé, elle en sera ou elle ne sera pas. C’est cette vie consacrée au Théâtre (avec 37 majuscules, au moins) qui nous est racontée avec force détails (tous plus intéressants les uns que les autres), mais insensiblement la narration nous prépare au pire : il se produira. Les dernières pages sont poignantes, emplies de cette émotion tellement redoutable parce que sertie dans une pudeur à toute épreuve. C’est un roman qui donne envie de lire le répertoire classique, d’aller au théâtre, qui nous plonge de plain-pied dans la réalité la plus quotidienne de l’occupation, qui dresse très lentement les murs d’un antisémitisme révoltant sans jamais perdre de vue son intrigue. Fortiche.

« Parfois dans la vie il y a des moments parfaits. Ce sont généralement des moments très fugaces, ils durent une seconde à peine mais ils sont vécus si fortement qu’ils s’impriment pour toujours dans une existence. Peut-être sont-ils aussi intenses parce qu’ils apparaissent à l’improviste, sans que rien ne les prépare ni n’annonce leur venue. Il ne s’agit pas de moments heureux, de périodes fastes comme en connaît toute vie, mais d’instantanés très courts où tout à coup vous savez avec certitude que tout est bien.« 

Bérénice

Ah ! cruel ! est-il temps de me le déclarer ?
Qu’avez-vous fait ? Hélas ! je me suis crue aimée.
Au plaisir de vous voir mon âme accoutumée
Ne vit plus que pour vous. Ignoriez-vous vos lois
Quand je vous l’avouai pour la première fois ?
À quel excès d’amour m’avez-vous amenée ?
Que ne me disiez-vous : « Princesse infortunée,
Où vas-tu t’engager, et quel est ton espoir ?
Ne donne point un cœur qu’on ne peut recevoir. »
Ne l’avez-vous reçu, cruel, que pour le rendre,
Quand de vos seules mains ce cœur voudrait dépendre ?
Tout l’empire a vingt fois conspiré contre nous.
Il était temps encor : que ne me quittiez-vous ?
Mille raisons alors consolaient ma misère :
Je pouvais de ma mort accuser votre père,
Le peuple, le sénat, tout l’empire romain,
Tout l’univers, plutôt qu’une si chère main.
Leur haine, dès longtemps contre moi déclarée,
M’avait à mon malheur dès longtemps préparée.
Je n’aurais pas, Seigneur, reçu ce coup cruel
Dans le temps que j’espère un bonheur immortel,
Quand votre heureux amour peut tout ce qu’il désire,
Lorsque Rome se tait, quand votre père expire,
Lorsque tout l’univers fléchit à vos genoux,
Enfin quand je n’ai plus à redouter que vous.

Titus

Et c’est moi seul aussi qui pouvais me détruire.
Je pouvais vivre alors et me laisser séduire ;
Mon cœur se gardait bien d’aller dans l’avenir
Chercher ce qui pouvait un jour nous désunir.
Je voulais qu’à mes vœux rien ne fût invincible,
Je n’examinais rien, j’espérais l’impossible.
Que sais-je ? J’espérais de mourir à vos yeux,
Avant que d’en venir à ces cruels adieux.
Les obstacles semblaient renouveler ma flamme,
Tout l’empire parlait, mais la gloire, Madame,
Ne s’était point encor fait entendre à mon cœur
Du ton dont elle parle au cœur d’un empereur.
Je sais tous les tourments où ce dessein me livre,
Je sens bien que sans vous je ne saurais plus vivre,
Que mon cœur de moi-même est prêt à s’éloigner,
Mais il ne s’agit plus de vivre, il faut régner.

Bérénice

Eh bien ! régnez, cruel, contentez votre gloire :
Je ne dispute plus. J’attendais, pour vous croire,
Que cette même bouche, après mille serments
D’un amour qui devait unir tous nos moments,
Cette bouche, à mes yeux s’avouant infidèle,
M’ordonnât elle-même une absence éternelle.
Moi-même j’ai voulu vous entendre en ce lieu.
Je n’écoute plus rien, et pour jamais : adieu…
Pour jamais ! Ah, Seigneur ! songez-vous en vous-même
Combien ce mot cruel est affreux quand on aime ?
Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ?
Que le jour recommence et que le jour finisse,
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ?
Mais quelle est mon erreur, et que de soins perdus !
L’ingrat, de mon départ consolé par avance,
Daignera-t-il compter les jours de mon absence ?
Ces jours si longs pour moi lui sembleront trop courts.


Racine, Bérénice, acte IV, scène 5 (extrait).
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