Confiteor Jaume Cabré

Actes Sud, 2013, 772 pages

Traduit du catalan par Edmond Raillard

cabré

« Et il lui arrivait même d’avoir, de temps en temps, un sourire sans argument, un sourire comme ça, parce que la vie.« 

Alors, Confiteor : après 100 pages, j’ai dit je tiens un chef-d’oeuvre, alerte rouge, en fait c’est pas difficile du tout à lire, il faut juste savoir que la narration passe de la première à la troisième personne n’importe quand sans prévenir, après 200 pages j’ai dit je crois je me suis emballée, il passe aussi d’une époque à l’autre et diantre c’est irritant, après 300 pages j’ai dit je vais peut-être arrêter bientôt c’est décousu en plus, il manque des morceaux dans ses histoires je ne vois pas bien la finalité, ça relève du procédé nan ? Et ces changements de style incessants, ça suffit un peu ! Il nous invite à le regarder écrire hou la j’aime pas bien les frimeurs qui font semblant d’en appeler à l’intelligence du lecteur alors qu’en fait ils l’embrouillent à dessein, j’ai lu Bolano, jamais je n’ai eu envie d’arrêter comme ça, et après 400 pages je me suis enfin tue et j’ai imploré dans le vide que jamais ça ne s’arrête et j’ai enduré une incommensurable peine qui était en même temps du plaisir à l’état pur. J’ai lu plusieurs papiers qui évoquent un côté Fantastique, je crois plutôt qu’il n’y a qu’Adrià, toujours, qui raconte. Qui raconte alors qu’il sait déjà que la maladie s’installe, et qui donc s’embrouille tout seul, involontairement bien sûr, mais clairement. C’est exactement comme les conversations avec ses petites figurines, c’est « tout dans sa tête », c’est son caractère, depuis toujours, il rêvasse, il part « dans » ce que lui évoquent les choses. Et au final c’est donc une lettre qu’un homme atteint d’Alzheimer écrit à la personne qu’il a aimée toute sa vie, dans laquelle il se confesse, lui qui n’a commis aucun vrai crime, mais qui n’a été qu’un homme, avec de nombreuses failles. Et malgré l’évocation d’une multitude de sujets qui touchent à l’horreur pure ou la beauté la plus absolue (dans le sens incontestable), ce qui reste, ce qui empoigne, ce qui serre, ce qui broie, c’est l’amitié entre deux hommes, ses limites, ses errements, ses compromissions et ses trahisons(j’en veux terriblement à Bernat, personnellement). Et même, non, c’est plus. C’est du Sentiment, de la capacité à ressentir, qu’il est question. Et c’est empli de scènes qui seront très difficiles à oublier, peut-être même les plus petites choses, des ruptures de ton qui tonnent, comme ça, au milieu du reste. C’est un roman qui questionne beaucoup, qui évoque de grands concepts (sans outils philosophiques cependant) notamment qu’est-ce que le mal, puissamment. C’est un roman qui prend tout son sens à la fin, qui refuse toute facilité (il ne nous permet même pas d’aimer son narrateur principal), mais qui dans le même mouvement donne perpétuellement envie au lecteur de poursuivre; c’est un roman qui n’a pas de genre, mais qui est de ceux que l’on retrouve avec un petit frisson pas bien démêlé (en ce qui me concerne), l’envie + le plaisir + la protection + le rejet + l’anticipation + le quant-à-soi + la douleur, c’est un roman qui emporte loin, et qui – et c’est tellement, tellement rare – persiste.

Il le vit assis sur une pierre blanche de neige, de dos, en train de lire… oui, en train de lire ses pages ! Il l’observa intensément. Il regretta de ne pas avoir d’appareil photo, parce qu’il n’aurait pas hésité à immortaliser le moment où Adrià, son mentor spirituel et intellectuel, la personne en qui il avait le plus confiance et en qui il avait le moins confiance, était absorbé par les fictions qu’il avait créées, lui, à partir de rien. Pendant un instant, il se sut important et il cessa de sentir le froid.« 

« Ce fut terrible. Maman, mais pour qui tu te prends. Moi, pas question de faire un autre essai. Maman, mais pour qui tu te prends; maître Manlleu, levant les bras au ciel et disant incroyable, incroyable. Et moi, non et non, j’en avais assez; je voulais du temps pour lire; et maman : non, tu feras du violon et quand tu seras grand tu décideras ce que tu veux faire; et moi, eh bien c’est tout décidé. Et maman : à treize ans tu n’es pas en mesure de décider; et moi, indigné : treize ans et demi ! Et maître Manlleu levant les bras et disant incroyable, incroyable; et maman mais pour qui tu te prends pour la deuxième ou la troisième fois, et elle ajoutait avec ce que me coûtent ces leçons et toi qui fais le… et maître Manlleu qui se sentait visé, précisément que les leçons n’étaient pas si chères. Elles avaient un prix, mais compte-tenu de qui il était, elles n’étaient pas chères; et maman : eh bien moi je dis qu’elles sont chères et même extrêmement chères. Et maître Manlleu, eh bien si elles sont chères, vous n’avez qu’à vous débrouillez tout seuls, vous et votre fils; comme si c’était Oïstrakh ! Et maman répliquait aussitôt pas question : vous m’avez dit vous-même que le petit avait du talent et vous ferez de lui un violoniste. Et pendant ce temps je me calmais peu à peu parce que la partie se jouait entre eux deux et je n’avais même pas besoin de traduire la conversation dans mon français. Et Lola Xica, la pettegola, la traîtresse, passa la tête en disant qu’il y avait un appel urgentissime du Casal del Metge, et maman, en sortant, que personne ne bouge je reviens tout de suite, et maître Manlleu approcha son visage du mien et me dit sale couard, tu savais ta sonate sur le bout des doigts, et je lui répondis je m’en fiche pas mal, je ne veux pas jouer en public. Et lui : qu’est-ce que Beethoven va penser de ça ? Et moi : Beethoven est mort et il ne saura rien. Et lui : homme de peu de foi. Et moi : tapette. Et il y eut un silence très épais, couleur de chien qui s’enfuit.« 

Ils en parlent, de manières très différentes, toutes intéressantes : Gregory Mion, Richard, Chris, Nicolas Vivès, Cachou, Ramon Chao, Mélicerte, Malika, Brigitte, Charybde2, Mélopée, Fabrice Colin, encore FC.

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