« Ce qu’il y a, c’est que je manque complètement de dignité.« 

adios she he razade_Noir

Adios Schéhérazade Donald Westlake

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marcel Duhamel et Laurette Brunius (1970) 221 pages

Payot & Rivages 2007 (1985 éditions Minerve)

Nous sommes en 1967 et Ed est en plein marasme : à vingt-cinq ans, ça fait quelques années déjà qu’il écrit des romans pornos, en dix jours, pour gagner sa vie. Au départ ça roulait tout seul, il avait quelques indications de la part de celui qui l’avait branché sur le coup et il s’y tenait; insidieusement, la machine s’est déréglée et il a commencé à prendre du retard dans ses livraisons. En ce mois de novembre, c’est catastrophique, la panne totale, inspiration zéro et dégoût de plus en plus prononcé. Mais dégoût de quoi, au juste ? Dès qu’il s’attelle à la tâche, c’est le bilan de sa vie et l’impasse dans laquelle il l’a sciemment placée qui lui sortent du cerveau et des doigts… Un drôle de roman quasi hypnotique, aux accents réellement tragiques enveloppés d’un humour d’une tendre politesse. Enormément de choses évoquées sous couvert de digressions logorrhéiques, la littérature, l’écriture, son business, le talent (ou son absence), mais surtout quelque chose de très touchant, dans la lettre finale à l’épouse par exemple (d’une justesse impressionnante !). Exactement le genre de roman qu’on ouvre en s’attendant à de la douce rigolade (tout en sachant qu’il y a du fond aussi) (Westlake, quoi) et qui ne cesse de nous cueillir par une phrase, une réflexion, une façon de reprendre ce qui vient d’être évoqué en le formulant très différemment (l’écriture en action). Dommage que la traduction soit en effet très datée, notamment dans l’argot utilisé. Lu grâce à Angela !

« Betsy. Quel nom. Betsy Blake. Un nom sorti tout droit d’une bande dessinée. Blake, bien sûr, elle n’y peut rien. D’ailleurs, Blake en soi, ça n’est pas affreux, mais Betsy ! Sur les six mille diminutifs d’Elizabeth, Betsy est vraiment le pire.

C’est vrai, vous savez. Deux filles sur cinq s’appellent Elizabeth, et toutes se retrouvent affublées d’un des sobriquets ou diminutifs en question, et le choix du diminutif en dit long sur la fille. Par exemple Liz est presque toujours une fieffée garce, une luronne, à moins que ça ne soit un grand cheval et qu’elle ait la chtouille, auquel cas elle s’appelle Lizzie. Bess est très comme il faut, mais quand elle couche, elle est prise de remords. Beth se garde pour l’homme de sa vie et travaille dans une bibliothèque; c’est une grande fille toute simple, mais sérieuse, intelligente et toujours à la hauteur des circonstances, quand l’occasion le demande. Bett est une garce ruineuse, mais une grande dame. Elsa est snob, idéale pour un week-end au ski, mais quand elle donne sa parole, elle la tient. Eliza, on ne l’a pas revue depuis la fin de l’ère glaciaire, mais c’était un baquet de jérémiades. Elsie est une fille du peuple, qui se marre tout le temps, brave, bonne bouille, pas beaucoup d’aventures parce que personne ne veut avoir l’air de profiter d’elle. Elle est perpétuellement tracassée par des bobos de femme, elle ne tient pas le litre, est plutôt taciturne, mais toujours prête à vous dorloter. Lisa s’est donné comme modèle une héroïne de D.H. Lawrence, elle aime les chevaux et les boites de nuit. Betty est cent pour cent américaine, se marie, met au monde deux enfants virgule quatre et habite une banlieue moche comme celle où je vis actuellement. C’est dans sa cuisine que les voisines viennent cancaner et elle fait la quête pour les petits polios. Betsy est une gourde.

C’est injuste sans doute, mais je m’en fous.« 

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