« Orage-Grondant était un vieux putois, mais il avait un sens aigu de la fête. Il ne se trompait ni sur les personnes ni sur les chevaux et il avait une science consommée de ce qu’il convient de faire en toutes circonstances.« 

minard

J’aime les westerns. (Ma conception du genre est assez élastique, ceci dit.)

J’aime les bons westerns (3) (7) (8) (11) (12) (13) (15) (16), mais j’aime aussi les moins bons (1), ou même ceux que je n’aime pas vraiment (2) (4), ou encore ceux qui n’en sont pas vraiment mais quand même un peu (5) (6) (9) (10) (14), en fait. Alors quand je tombe sur un très bon western, je vous laisse imaginer la petite danse de la joie à laquelle je sacrifie (si, si). « Puis il s’assit et eut subitement envie de partager quelque chose avec quelqu’un. De bon coeur. Il resta avec ce sentiment de longues heures. Il le savourait. Il le reconnaissait, il l’étreignait comme la promesse de jours meilleurs, ouverts, à nouveau ouverts. » J’en ai aimé l’écriture (les figures littéraires parsemées, par exemple : « Il avait un torchon sale sur l’épaule et la propension répandue chez les imbéciles de prendre pour des obscénités les demandes inhabituelles.« ), le rythme, les beaux personnages, les péripéties et l’ambiance générale. J’ai particulièrement apprécié ceci, que je ne sais expliquer tout à fait : Céline Minard remplit le cahier des charges, elle le fait même avec application et constance; en effet, on a ici absolument tous les éléments du western : cowboy, indiens, vieux chef roublard, guérisseuse, saloon, filles de joie, baquets d’eau fumante, scène de duel à qui dégainera le premier, bagarres au corps à corps, chevaux, buissons secs ballotés par le vent, chercheur d’or, mentalités arides et sauvages, j’en passe, que sais-je, pensez cliché concernant le genre, ils sont tous là, réunis. Mais également correctement utilisés. Du coup, transcendés. Et du coup encore, ça prend vie. On y est, on s’attache, on se réjouit quand d’une pirouette on se fait berner, parce qu’on s’est d’abord dit tiens, sacrée ellipse, tout de même, on peut déduire de la suite des évènements ce qui s’est passé mais le champ reste large, et pouf, on y revient en détails bien après, tout s’éclaire, alors même que ce n’était pas sombre ! Fortiche ! « Pourtant, dès qu’elle avait parue à ses yeux, il l’avait reconnue. Avant même de la trouver hors de portée, au-delà de la beauté, avant même de distinguer les traits de son visage,. Sa démarche, la qualité de l’air qu’elle déplaçait, la fluidité du silence qui l’entourait, la densité de son être avait absorbé toute son attention. »  Céline Minard, « Faillir être flingué » (Payot & Rivages 2013, 336 pages). Merci Yue ! Cathulu est une fan 🙂

(1) « C’est ce que les gens imaginent qui les démolit. C’est comme des vers dans le cerveau.« 

Letty a 18 ans mais est encore une enfant par bien des côtés, et une enfant qui a toujours été choyée et protégée dans une Virginie paradisiaque, lorsque devenue orpheline elle n’a d’autre recours que de rejoindre un cousin au Texas. Nous sommes en 1920, les conditions de vie sont abominables et Letty commet erreur sur erreur. Rejetée par l’épouse de son cousin, folle de terreur à cause du vent permanent, changeant, meurtrier et très effrayant – et ivre de solitude, elle épouse sans amour un voisin d’une extrême gentillesse avec lequel elle aurait pu être très heureuse. Mais elle ne le sera pas…
« Le Vent » écrit en 1925 par Dorothy Scarborough (The Wind) a été traduit et préfacé pour les éditions Interférence en 2004 par Pascale Voilley (Phébus Libretto 296 pages, 2012), et je comprends ce qu’elle a pu y voir : un côté puissant indéniable, un lyrisme, une étude de caractère avec une catastrophe annoncée et inéluctable qui fonctionne vraiment bien. Pour autant, le récit pêche aussi par beaucoup trop de candeur, d’ellipses, pratiquement comme s’il s’adressait à la Jeunesse et qu’on y avait censuré toute action ou même pensée qui pourrait un tant soit peu sortir des rails de l’extrême bienséance.
Quelque chose de Laura Ingalls Wilder, sans son talent pour rendre ses personnages attachants, pas même consistants. Dommage.

« Maintenant, parlez-moi de sweetwater. Et s’il vous plaît, dites-moi que je vais m’y plaire ! Les yeux bleus, la petite bouche écarlate, et les fossettes frémissantes le suppliaient de dire du bien de sweetwater, mais il ne prononça qu’un seul mot bref : -non.« 

(2) L’Intrus – William Faulkner (1973) Trad. René-Noël Raimbault

Western à Yoknapatawpha

Homme noir accusé d’en avoir tué un blanc, jeune blanc de 16 ans agissant au nom de la vérité, aidé d’une vieille dame blanche, d’un serviteur noir de son âge, et sous la houlette d’un oncle avocat volontiers disert sur les questions philosophiques, le tout dans un état du sud américain, voilà pour planter grosso-modo l’histoire de L’intrus. Mais elle n’est en fait que tout à fait secondaire, et dans l’intérêt du roman, et dans l’univers de Faulkner, où je mets les pieds pour la toute première fois. Secondaire car elle avance à pas de plombs, et si on veut considérer l’intrigue on est très certainement totalement perdus dans les incessantes digressions à chaque phrase. Mais comme effectivement, elles durent en moyenne 20 lignes, avec bien entendu quelques une très courtes mais aussi de nombreuses sur plusieurs pages… Il faut lire avant tout ces à-côté, s’y plonger, les méditer, et être surpris – heureusement- par un retour à l’histoire qui nous permet de faire le point sur l’assassin, de temps à autre… Vous dire que j’ai aimé, non, ce serait mentir. Par contre, j’ai noirci 4 pages de notes, j’ai lu à haute voix certains passages, j’ai appris une construction littéraire et une sonorité réellement différente, et pour ça, j’ai apprécié ma lecture. Par exemple les pages 191 à 198 où l’oncle explique sa vision des Etats-Unis, de l’homme américain, de l’homogénéité comme absolu fondateur d’une nation. Pour la beauté des mots décrivant du banal :  » Eux disparus, la Place et la rue furent de nouveau désertes bien que pendant un moment encore continuassent de sonner les cloches habitantes du ciel citoyennes dépossédées de l’air sans limite trop hautaines trop sereines pour la terre rampante cédant sans hâte coup par coup au frémissement souterrain des orgues et à la ronde imperturbable et frénétique des pigeons persévérants. » Ou celle des idées aussi :  » Souviens-toi seulement qu’on peut supporter n’importe quoi, accepter n’importe quel fait (il n’y a que les hommes qui escamotent les faits) pourvu qu’on n’ait pas besoin de les regarder en face; qu’on peut l’assimiler en détournant la tête et en tendant la main derrière-soi, comme le politicien accepte le pot de vin. » Et puis un chapitre 11, le dernier, tout à coup extrêmement drôle, (non pas que l’humour soit absent du reste du roman, la causticité est présente à plusieurs endroits), avec une chute pour refermer la dernière page en souriant…. J’ai souri, donc, mais j’ai surtout été contente d’être arrivée au bout, laborieuse et appliquée.

(3) La fille sauvage – Jim Fergus  (Trad. Jean-Luc Piningre)

Exotique et très prenant 1932, La Grande Expédition Apache est montée par une ligue de gentlemen richissimes et snobinards, sous prétexte d’aller libérer un jeune américain enlevé par les indiens. Ned Giles, jeune photographe aussi opportuniste qu’innocent, parvient à en faire partie. C’est là qu’il croisera la route de la nina bronca, qui changera à jamais le cours de sa vie… Un roman tout à fait à la hauteur de 1000 femmes blanches. S’appuyant sur des faits véridiques pour poser les bases de son intrigue, Jim Fergus réussit encore une fois un parfait dosage de grands et petits sentiments, d’intrigue haletante et d’humour, qui ne nous permet pas de passer longtemps hors de cette lecture… C’est un grand western parfaitement abouti, on est emportés très loin dans les grands espaces.

(4) Véritable histoire du Gang KellyPeter Carey Élisabeth Peellaert (Trad)

Deux fois récipiendaire du Booker Prize, en 1988 pour Oscar et Lucinda, et en 2001 pour ce roman, Peter Carey nous entraîne avec cette Véritable histoire du Gang Kelly dans un western échevelé, sous forme de récits, confessions et confidences écrites sur ce qui lui tombait sous la main par Edward Kelly, de ses premiers souvenirs au jour de sa pendaison, à destination de sa fille.

Descendant d’immigrés irlandais, il est l’aîné d’une famille nombreuse et nécessiteuse, très attaché à sa mère Ellen qui le vendra à 15 ans à Harry Power, outlaw célèbre qui souffrait des intestins. Son apprentissage à ses côtés lui enseignera les secrets du bush australien, ce qui lui sera fort utile au temps de ses cavales ultérieures.

Et c’est tout un concours de circonstances qui mènera Ned à la tête du Gang Kelly, sur les traces des célèbres bandits de tous pays : Mandrin, Arsène Lupin ou Robin des bois, au choix.

Il se raconte persécuté, humilié, accusé plus souvent qu’à son tour à tort, et combien sa vie aura été tout le long loin de ce qu’il désirait. Son amour de la famille, son sens de l’honneur, sa femme Mary Hearn.
Et puis, bon, quand même, ses petites exactions.

Le tout dans un style pétaradant, râpeux, plein de morgue et de morve, duquel il prend le soin de laisser les mots grossiers inachevés, comme f—-e, m—e, etc., ou le remplace par « épithète » plus souvent qu’à son tour. « Venez voir épithètes de Kelly ! »
(D’ailleurs ça a entraîné un échange de mails assez rigolos pour identifier « b—-e »; après enquête, on a penché pour « bourre », flic en argot, ou peut-être « bougre ».)

Mais je dois bien avouer que j’ai trouvé ça assez indigeste au long cours, c’est vivant, rempli, dense, parfois émouvant, triste, révoltant, amusant tout ce que vous voudrez, mais j’ai dû un peu batailler quand même pour avancer.
Faut aimer se pousser un peu…

(5) L’autre côté du pont – Mary Lawson (Belfond 2007)

Une histoire toute simple : Le Grand Nord canadien, son climat rude, ses grandes étendues ; un tout petit village, trois périodes : l’enfance des frères Dunn (années trente), leur adolescence (années de la seconde guerre mondiale), puis quelques années plus tard, une fois installés et pères de famille. L’un d’eux est fermier dans l’âme, bourru et taciturne ; l’autre a une étincelle de malignité qui lui confère à la fois un truc à lui qui fait crac boum hue (aucune fillette, femme, mère, sœur, ne résiste), et un besoin irrépressible d’aller trop loin. Ca dérape. Entre les chapitres nous narrant ceci, on retrouve Ian, le fils du médecin. C’est l’heure pour lui de décider de son avenir. Se tirer à la ville, le monde lui tend les bras : New York, Paris, des études où il veut – ou rester là. On fait comment, à dix-huit ans, pour savoir ce que l’on veut, ce pour quoi on est fait ?… Et puis l’amitié. Les non-dits. Les rancœurs qui se taisent des années pour exploser en un feu dévorant et exigeant. Ah, d’accord, stylistiquement on ne va pas crier au génie. Mais on passe un très bon moment, qui offre une ambiance assez western, nonobstant le lieu.

(6) Cormac McCarthyNon, ce pays n’est pas pour le vieil homme

C’est un travail de toute une vie de se voir tel qu’on est réellement et même alors on risque de se tromper

C’est l’histoire d’un gars qui tombe par hasard sur le reste d’une exécution, avec un blessé agonisant parmi de nombreux corps, et qui se taille avec une mallette remplie d’argent. Dans la nuit, tourmenté, il revient sur les lieux avec de l’eau, mais le blessé est mort entre temps, et la drogue qui était dans un des coffres a disparu. Il sait qu’il doit fuir vite et loin. Alors…

C’est un résumé plus que succinct, mais très franchement la chasse à l’homme qui pourrait sembler tenir lieu d’intrigue est plus que secondaire; Cormac McCarthy pourrait nous raconter n’importe quelle histoire, d’ailleurs, on s’en fout, ce qu’il a de réellement remarquable c’est la capacité bluffante de nous plonger en complète intranquillité.
Avec un style sec et cassant, il nous tourneboule jusqu’aux tréfonds de nous-mêmes, nous plonge dans un monde noir où la résignation pèse de toute sa saloperie de force sur nos esprits malléables.

Ce sont pourtant les Etats-Unis dans les années 70, et il n’est pas toujours très clair pour le lecteur d’appréhender la logique des évènements, mais on tremble et on saigne avec le brave shérif en italiques, et on sait très bien, dès les premières pages, qu’on va pouvoir se brosser pour un happy end.
Délicieusement dur, et du genre qui s’imprime en rouge fumant dans la mémoire…

« Il faut très peu de chose pour administrer des braves gens. Très peu. Et les gens malhonnêtes de toute façon on ne peut pas les administrer. Ou si on peut c’est la première nouvelle.« 

« C’est un beau merdier, n’est-ce pas shérif ?
Si c’en est pas un ça fera l’affaire jusqu’au prochain.« 

« Il y a deux sortes de gens qui ne posent pas de questions. Les uns sont trop bêtes pour en poser et les autres n’en ont pas besoin.« 

Ed. de l’Olivier, 2006 293 p., 21 €
Traduction (Etats-Unis) par François Hirsch

(7)

« Mangide’e », dit-il. Sois courageux.
« Tout nous déçoit, parfois. Tout le monde. Les hommes déçoivent les femmes, les femmes déçoivent les hommes, les idéaux ne tiennent pas toujours la route. Et le bon Dieu semble s’en foutre allègrement. Je ne peux pas parler pour Dieu, Cork, mais je vais te dire le fond de ma pensée. Je crois qu’on est trop exigeants. Aussi simple que ça. Et la seule chose qui nous déçoit, c’est notre propre exigence. Avant, je priais Dieu pour qu’Il m’offre une vie facile. Maintenant, je prie pour qu’Il me donne de la force.« 

Nous sommes dans le Minnesota, notre héros est Corcoran O’Connor; un sang mêlé, irlandais par son père et indien anishinaabe par sa mère. Il a eu un très gros coup dur il y a quelques années qui l’a éloigné de sa famille et lui a fait perdre son job de shérif.
Cork a baigné dans la culture indienne toute sa vie il est très attentif aux signes et aux présages. Entendre le Windigo n’est pas pris à la légère, et le Windigo a prononcé son nom dans le vent. Aussi, quand le juge est retrouvé mort d’une balle en pleine tête, il ne croit pas au suicide, malgré le cancer qui le rongeait. En toute indépendance, fort de sa double culture qui lui accorde la confiance des deux communautés de la ville, il enquête sur ce qui devient vite une affaire du genre énorme…
De nombreux rebondissements (peut-être un chouïa trop, d’ailleurs), une enquête bien menée et un personnage central très attachant : des éléments parmi les plus rebattus qui pourraient jouer en la défaveur de ce gros roman, mais ce serait une erreur. William Kent Krueger nous propose ici un vrai bon moment dans la neige et le froid, nous berçant dans les bras d’une culture indienne passionnante, nous montrant combien en 1998 (date de parution originale) leur intégration était encore en butte à nombre d’écueils.
C’est un roman un peu douloureux, qui flirte souvent avec la vraie tristesse, mais de la bonne façon, celle qui nous parle de la nature humaine telle qu’elle est, sans chercher les effets de style.

Le Cherche-Midi, 2011, 508 p.
W. Kent KruegerAurora, Minnesota
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Aronson

Une farce de Sam Winter Moon
« Une fois, il chassait aux abords de la réserve, dit Meloux. Un canard est tombé du ciel à ses pieds. Au moment où il le ramassait, un chasseur blanc est apparu et a dit que le canard lui appartenait puisque c’était lui qui l’avait abattu. Sam Winter Moon lui a fait remarquer que le canard se trouvait sur les terres de la réserve, et que donc le chasseur n’y avait aucun droit. Le chasseur, lui, affirmait que le canard lui appartenait parce qu’il n’était pas dans les terres de la réserve au moment où il lui avait tiré dessus.
Sam Winter Moon a regardé l’homme furieux et le fusil qu’il tenait à la main, et a suggéré un compromis. « On va faire un concours », lui a-t-il dit. « Chacun va donner un coup de pied aux couilles de l’autre, et celui qui tient encore debout après aura gagné le canard. »
Le chasseur blanc, un homme très grand et menaçant, a accepté de relever le défi. Sam a dit qu’il ouvrirait les hostilités. Le chasseur blanc a rassemblé ses forces, et Sam Winter Moon lui a donné un bon coup de pied. L’homme est devenu tout blanc, puis tout rouge, puis tout bleu. Il titubait de douleur en se tenant les parties. Au bout de quelques minutes, il s’est redressé et a dit à Sam Winter Moon : « A mon tour, maintenant. » Mais Sam Winter Moon lui a répondu :
« Tu as gagné », lui a tendu le canard, et s’en est allé.« 

(8) Little BirdCraig Johnson

« Oh, Walt. Toutes les femmes de la ville te courent après. T’imagines si, en plus, t’étais beau ?« 

Il était une fois un vieux shérif à la dérive. Sa femme était morte quatre ans plus tôt, il se laissait aller depuis, confit dans un ennui de plus en plus prononcé. Deux ans auparavant, son comté dans le Wyoming avait vibré pour le procès de jeunes cons qui avaient salement abusé d’une indienne handicapée mentale. La peine dont ils avaient finalement écopé était trop clémente. Aujourd’hui, alors que ses amis se liguent pour lui donner un coup de pied aux fesses, pour le remettre dans la vie, le premier de ces jeunes déviants se fait assassiner, bientôt suivi d’un autre… Qui a décidé de faire justice seul ? Les soupçons se portent forcément vers la communauté indienne. Mais Walt connaît bien les gens et les lieux, c’est sa patrie, l’air qu’il respire. L’occasion de sortir de sa torpeur ?…
Un bon gros western qui se déguste lentement : on prend un peu de temps pour entrer dans l’univers proposé, j’ai trouvé le début assez obscur, des dialogues entre initiés qui me laissaient un peu sur le côté. Et puis la séduction agit, Walt ferait craquer n’importe qui, et très vite on se bat dans le blizzard pour aller au bout de nos forces et on met une bonne raclée à notre imbécile d’adjoint. On se prend pour un cow-boy, quoi, celui qui est l’ami des Indiens, pas Clint parce que le gabarit ne correspond pas, mais aussi bien.
Une atmosphère particulièrement adaptée aux longues après-midi d’été, je recommande !

Ed. Gallmeister, 2009, 409 p.
Traduit de l’américain par Sophie Aslanides
Titre original : The Cold Dish

(9) Ailleurs, plus loinAmy Bloom

Az me muz, ken men*

Voici l’histoire de Lilian Leyb. Au commencement, elle vivait satisfaite sinon heureuse, en Russie, avec son mari, sa petite fille Sophie et ses parents. Une nuit, c’est le pogrom, et elle ne doit sa survie qu’à la chance, la toute bête chance qui en épargne certains, les plongeant alors dans l’horreur du souvenir. Elle avait envoyé Sophie se cacher dans le poulailler, elle ne l’y retrouve pas. Tous les autres sont morts. Alors, c’est l’exil, recommencer une vie ailleurs, ce sera les États-Unis, nous sommes en 1924.
Cahin-caha elle construit quelque chose, un semblant de murs autour d’elle, un toit sur sa tête, qui s’envolent du souffle d’une cousine, venue lui dire que Sophie n’est pas morte : elle a été emmenée en Sibérie. Lilian part donc à sa recherche, en traversant les États-Unis pour passer par l’Alaska…
Un véritable « page-turner » que ce roman. L’expression est laide, je préfère parler d’aiguillon magique et mystérieux qui nous pousse à toujours continuer la lecture, allez encore juste quelques pages, et d’allez en allez, bon, c’est la dernière, on tombe dans la fameuse faille spatio-temporelle, où sont passées les dernières heures ?
Construit avec de multiples parties successives qui se renouvellent sans cesse, on voit défiler des personnages pittoresques et flamboyants, on est en plein western puis cernés par la neige, on touche du doigt le paradoxe lancinant de la vitalité forcenée sous le terrible défaitisme de l’exil. Jamais aucune sensiblerie, de l’inattendu toujours. Le paradoxe étant aussi, un petit peu, qu’on ne s’attache pas à Lilian, la narration est blanche, sans réelle tonalité, ce qui met au final formidablement en valeur les rencontres.
Détails : J’ai été agacée, puis séduite, par la petite voix qui nous révèle ce qu’il adviendra de ceux qu’on laisse pour passer aux suivants. J’ai souri quand Lilian apprend l’anglais avec (entre autres) A Tale of Two Cities de… Dickens !
Un vrai et bon roman d’Aventure, un divertissement captivant.

Ed. Belfond, 2008, 249 p.
Traduit de l’américain par Michèle Lévy-Bram
Titre original : Away

* 2 traductions proposées dans le roman : Quand on doit on peut ou Quand on veut on peut, ce qui n’est pas du tout la même chose. Quelqu’un parle yiddish ?

(10) Au nord du mondeMarcel Theroux

« Quelque chose a frétillé en moi comme un poisson pris au filet. C’était l’espoir. Même si j’ai tendance à dire du mal des gens et à penser les pires choses sur leur compte, au fond j’attends toujours qu’ils me surprennent. J’ai beau essayer, je n’arrive pas à désespérer du genre humain. Même si à quatre-vingt-dix-neuf pour cent c’est des fumiers, de temps à autre ils sont capables de faire quelque chose d’angélique. Je ne peux pas dire que ça me redonne la foi vu que je ne l’ai jamais vraiment eue, mais c’est toujours déroutant quand ça se produit.« 
On est en Sibérie, dans le futur. Ces contrées hostiles et loin de tout ont été colonisées par des gens qui souhaitaient revenir à une vie simple et pure et pendant un temps, ça a fonctionné. Mais petit à petit ils ont vu débouler des êtres faméliques et harassés qui sont devenus tellement nombreux que tout a basculé. Il reste une seule personne, qui n’a pas vraiment compris ce qui avait bien pu se passer, et qui vit solitaire dans une ville morte. Un jour passe un avion, espoir total, il existe encore des endroits où on fait voler les avions … Makepeace entreprend d’aller voir…
Je marche sur des oeufs pour tenir ma langue correctement et laisser toutes les surprises de ce roman intact (même la 4° sait se taire) (et moi je suis hyper bon public, j’ai marché à fond et sursauté et tout). Défini comme une contre-utopie, il nous montre un monde dévasté et nous explique peu à peu comment on en est arrivé là. Il nous offre surtout Makepeace, personnage charismatique et en permanence surprenant.
Il sait éviter les écueils du genre et mêler le western à la survie, évoquer une grande variété de choses différentes (les quakers, les camps soviétiques, les natifs, l’écologie, la foi, la torture, les besoins primaires…). Une fois commencé, on plonge, et on espère très fort que d’autres traductions de Marcel Théroux suivront !

Ed. Plon, 2010, 288 p.
Traduit de l’anglais par Stéphane Roques
Titre orignal : Far North

(11) ClandestinPhilip Caputo
Le Cherche Midi, 2012, 739 pages
Traduit de l’angais (Etats-Unis) par Fabrice Pointeau (Crossers, 2009)

Est enim in quaedam at dolandi modestia
(Car la douleur elle-même a sa modestie)

« Marcia, la destinataire de l’essai de Sénèque, avait perdu un jeune enfant adoré, et Castle se demanda comment elle avait réagi à une consolation aussi austère. On peut faire preuve de modération même dans le deuil ? (Il avait beau admirer Sénèque, il se disputait souvent avec lui à travers un fossé de deux mille ans.) Je ne crois pas, sauf quand la perte ne représente pas grand chose – votre vieille tante Tilly, par exemple. Mais quand la perte est sérieuse, et que la douleur vous brûle les nerfs jusqu’à l’engourdissement et ne laisse qu’un vide, comme si tous vos organes avaient été aspirés et que votre peau et vos os ne contenaient plus rien, eh bien, comment faites-vous preuve de modération, cher Lucius Annaeus Seneca ?« 

Nous sommes ici dans un western, un vrai, un chouette de chouette. Dans un ranch en plein Arizona, confrontés à l’émigration mexicaine, au trafic de drogue, on s’occupe du bétail et on se fait raconter l’histoire de la famille de Castle, implanté tardif volontaire. C’est le petit-fils de Ben Erskine, mais presque son antithèse. Petit ponte de la finance New-Yorkaise, il ne se remet pas de la disparition de son épouse pendant le 11 septembre. Il quitte tout pour étourdir sa douleur, déboulant chez son cousin qu’il connaît à peine.
En alternant les époques, Philip Caputo nous embarque dans un récit à la fois tonitruant et sensible, qu’il mène sans faiblir jusqu’à un final qui déménage. Personnages intéressants, nature très présente, c’est du tout bon du début à la fin.
Je recommande !
(Et j’entends parler ici pour la première fois de la synesthésie, un truc de dingue : « Chez la personne qui en était atteinte, les frontières entre les sens étaient mal définies, voire, dans certains cas, inexistantes, ce qui permettait à deux sens ou plus de se combiner sans que chacun perde ses caractéristiques propres. C’était pourquoi il pouvait entendre les formes sans perdre l’ouïe, ou sentir les couleurs sans perdre l’odorat.« )

« Était-ce une chimère ? Ça ne faisait presque aucune différence. La possibilité, qui miroitait à l’horizon, la possibilité lui suffisait.« 
« La cohérence imbécile est le démon des petits esprits, philosophes et divins. De la cohérence, un grand esprit n’a rien à faire.« (Emerson)

(12)  Little big man – Thomas Berger (Trad. Marie-France Watkins) (Ed. du Rocher 1991)

Un écrivain recueille dans un mouroir les mémoires de Jack Crabb, vers les 111 ans, qui à l’entendre a côtoyé de la plus extraordinaire des façons la vérité historique des années 1850-1920 aux Etats-Unis. Alors que sa famille est en route pour la Californie, en 1852, Jack, alors âgé de 10 ans est enlevé par les Cheyenne après le massacre du convoi. Avec eux, parmi eux, il grandira, les quittera, les retrouvera sur sa route et les portera en lui toute sa vie. Ils lui donneront son nom indien, Little Big Man. Mais Jack est un sacré personnage ! Le mot truculent a été inventé rien que pour lui : il est drôle, futé, rusé, hardi et couard, grossier, calculateur et totalement mythomane : On l’adore ! Toutes les références historiques de l’Ouest américain peuvent trouver écho dans les vrais livres d’histoire, mais sa vision des choses et ses explications sont uniques. C’est complètement passionnant d’assimiler les traditions Cheyenne, de pénétrer un peu dans cette culture si injustement massacrée. Le film réalisé par Arthur Penn en 1971, tiré du livre, était superbe, mais il est tout à vrai comme il est dit en préface qu’il ne rend pas justice au pouvoir comique de l’écriture de Thomas Berger. C’est d’ailleurs un comble que Little Big Man soit associé à Dustin Hoffman dans tous les esprits, au détriment de ce merveilleux auteur.

(13) Louise ErdrichLa malédiction des colombes (The Plague of Doves, 2008) Trad. Isabelle Reinharez
Albin Michel « Terres d’Amérique », 2010, 478 p.

Notre famille a toujours joui d’une sorte de réputation historique pour les rencontres amoureuses immortelles
Pluto, Dakota du Nord. Ses habitants. Son histoire. L’interaction entre les deux… Ce roman est aussi magnifique qu’exaltant. Roman polyphonique, il a ce je ne sais quoi dans son déroulement qui déclenche l’affection, on admire, bien sûr (comment faire autrement) la maîtrise, la construction, l’intelligence mais surtout on aime. On est dans le domaine des sentiments, clairement, avec un ton vraiment personnel, une infinie douceur toujours douloureuse, il y a quelque chose qui pèse sur l’âme, dans tout ça, un côté presque sec qui résonne pourtant et qui est vraiment délectable, servi par une traduction impeccable.

« Je fais mon travail. Je fais de mon mieux pour bien prendre les petites décisions, et j’essaye de ne pas avoir faim des grandes choses, des explications plus vastes. Car je suis condamné à veiller sur ce petit bout de terre, à juger ses misères et à raconter ses histoires. Voilà qui je suis. Mii’sago iw.« 
« Quand nous sommes jeunes, les mots sont éparpilés autour de nous. Au fur et à mesure qu’ils sont assemblés par l’expérience, nous le sommes nous aussi, phrase par phrase, jusqu’à ce que l’histoire prenne forme.« 
« L’amour qui vient sur le tard, l’amour du milieu de la vie, le genre d’amour qui se connaît et sait que rien ne dure, est une fureur désespérée et partagée.« 

(14) Howard McCordL’homme qui marchait sur la lune

Ed. Gallmeister, collection Nature Writing, Août 2008, 134 p., 18,90 €
Trad. (USA) par Jacques Mailhos
Titre original : The Man Who Walked to The Moon

De toute façon, j’avais foutument peu d’options.

« Si ceci est une histoire, ce n’est pas une romance, sauf à considérer romantique l’attention émue que Cerridwen me porte. C’est, pour autant que son narrateur le sache, le récit authentique d’une longue folie lucide, une confession oblique, une apologie pro vita sua, un conte imaginaire tissé dans la froidure de l’hiver ou avec les fils de la nuit.« 

Ainsi William Gasper nous résume-t-il lui-même ce qu’il vient de nous raconter en détail pendant ces trop courtes pages. Pas utile d’en dire beaucoup, tout est en retenue dans ce roman. Imaginez, un homme seul, qui marche depuis cinq ans sur la Lune, une montagne en plein coeur du Nevada. Il a déposé ses affaires dans un container aux abords de la montagne, voisin d’une vieille femme qui y tient commerce. Il part des mois, marche, grimpe et arpente, revient de temps en temps, pas un bavard. Soudain, trois personnes se succèdent pour demander après lui à la boutique. Et lui se sent traqué dans la montagne, par une présence bien physique mais aussi par une sorte de fantasme déjà rencontré en Corée, alors qu’il était dans les Marines. Alors…

Tout en retenue, donc, et tout autant déconcertant et étrange. Mais le fait est qu’on est rivé à chaque mot, qu’on est téléporté sur la Lune nous aussi et qu’on se concentre, comme William Gasper, sur une chose à la fois. Puissamment envoûtant et dans la mouvance de Cormac McCarthy, mâtiné de Carlos Castaneda. Imaginez…

(L’objet livre est en plus très chouette, le roman est contenu dans une couverture recto-verso montagne, augmentant ainsi l’impression « d’y être ».)

« Je vous expliquerais volontiers la procédure à adopter pour éviter de vous faire frapper par la foudre lorsque vous vous trouvez sur une crête exposée, mais je ne vois pas pourquoi vous ne l’apprendriez pas vous-même comme moi je l’ai apprise. Si vous vous faites pincer par le long doigt électrique de Dieu, ce ne sera pas ma faute. De toute façon, vous êtes un gros cul d’intello sans arme à feu à portée de main et bien incapable de courir plus de cinq kilomètres sans qu’on vous dispense les derniers sacrements. Vous, pet de crâne, êtes un lecteur, et la seule chose que je méprise plus qu’un lecteur est un auteur, qui ferait mieux de se présenter clairement comme un onaniste public et qu’on en finisse. Mais je raconte mon histoire, vous écoutez, nous sommes donc liés par un pacte, à défaut de respect. Je suis un auteur, vous êtes un lecteur, et s’il y avait un Dieu, il s’amuserait peut-être à avoir pitié de nos âmes. Ou à leur pisser dessus. En longs jets électriques.« 

(15)  La bonne grosse montagne en sucre Wallace Stegner

Elle : Elsa.
Lui : Bô.
Nous sommes au tout début du 20° siècle, et avec ces deux-là nous allons traverser les États-Unis sur quelques décennies.
Bô aurait été un pionnier d’exception, nanti de vraies qualités obscurcies par de monstrueux défauts ; toujours à la recherche du filon qui le rendrait enfin riche, mais démuni devant l’argent, amoureux pour la vie d’Elsa, mais mari exécrable.
Elsa, elle, se serait volontiers accommodée de vivre selon leurs moyens, pourvu qu’ils s’installent enfin quelque part et qu’elle ait un foyer à offrir à leurs enfants.
Mais ils s’aiment, elle le suit, ils avancent ensemble. Bô fait de très mauvais choix. Elsa sauve ce qu’elle peut, les enfants subissent. Les déménagements incessants, la vie en marge, la prohibition, l’épidémie meurtrière de grippe… La vie ne ménage personne.
Un excellent roman s’il en est, qui donne une envie urgente de chanter les louanges de Wallace Stegner jusqu’à ce qu’il obtienne enfin la renommée qu’il mérite tant. Les personnages sont pleins et entiers, on est traversés par des moments de lucidité glaciale qui viennent retentir dans notre vie à nous. Elsa et Bô sont jeunes et avides de vivre, ils « font le truc » pendant quelques années, puis cèdent la place à leurs enfants, tout en étant encore là, juste ils ne comptent plus autant, ils ne sont plus ceux qui font bouger les choses.
C‘est un roman touffu qui fait la part belle aux relations familiales, ou plutôt même qui prend une famille dès avant sa création, en amont, et qui nous permet de la suivre à travers toutes les étapes de sa vie, dans ses bons et ses pires moments. Tout sonne très juste, on se régale, on a bien du mal à lâcher nos héros de papier.
800 pages qui paraissent bien trop courtes, et qui se lisent dans une sorte d’urgence, pris dans les aventures narratives ; elles méritent sans aucun doute une relecture plus lente, pour se laisser pénétrer par la haute tenue des portraits psychologiques.

Ed. Phébus, 2002 (Wallace Stegner 1938) 804 p.
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Eric Chédaille
Titre original : The Big Rock Candy Mountain

(16)  Rose TremainLa couleur des rêves

Cap sur les terres encore sauvages de la Nouvelle-Zélande, à l’époque où les premiers colons débarquent sur cette terre aurifère, chassant les Maoris, annihilant Aotearoa. C’est le couple formé par Joseph et Harriett Balckstone qui est la colonne vertébrale de ce roman. Joseph construit une maison de pisé pour recommencer sa vie de zéro, n’emmenant de son passé en Angleterre que sa mère Lilian. Chacun de ces trois personnages a le désir ardent de repartir à neuf, de laisser derrière lui un lourd passé, dont on découvre la teneur au fur et à mesure du récit. Il n’y a pas de profonds liens entre eux, et face à l’adversité ils n’apprennent jamais à se serrer les coudes. Lilian réécrit l’histoire pour accepter son exil, Harriett cherche un sens à sa vie, et Joseph se fait happer par la soif de l’or.
Il partira encore à l’autre bout du pays, dans l’espoir chimérique de faire fortune pour étouffer sa culpabilité. Harriett l’y rejoindra pour lui annoncer la mort de sa mère, sans savoir que c’est elle qui pourrait bien trouver la véritable richesse, en la personne d’un jardinier chinois…
Encore une véritable pépite ciselée pour le plus grand bonheur du lecteur par cette magicienne des mots qu’est Rose Tremain. Ses personnages sont ici emplis de failles, sans absolument rien d’héroïque ou de fantasque ; juste des hommes et des femmes qui luttent durement pour survivre, qui composent avec les cartes que le destin leur avance, et qui se trompent souvent. Elle met également en parallèle la radicalité de deux visions du monde, celle, pragmatique, des nouveaux arrivants, et les croyances aux milles ramifications du peuple ancestral, par le biais d’un jeune voisin au destin – encore – tragique.

On se laisse porter par un souffle romanesque qui monte des tréfonds d’une plume magistrale, c’est admirable et réconfortant.
Peut-être bien l’une des meilleures romancières contemporaines.
Ed. Plon, 2004 379 p. 21,50 € & Pocket, 2005
Traduit de l’anglais par Suzanne V. Mayoux

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