Art nègreBruno Tessarech

Buchet-Chastel 2013, 240 p.

tessarech

« Avec un peu de chance, tout le monde finirait par m’oublier et je coulerais ici des jours paisibles, habités par l’image des écrivains, vivants ou morts, qui formaient ma vraie famille, celle que j’avais longtemps rêvé de rejoindre et au milieu de laquelle je me sentais heureux. De manière confuse, j’étais persuadé que les livres ne découlaient pas du réel, mais qu’ils le commandaient, l’inspiraient, lui insufflaient une vie qu’il n’aurait jamais connue sans eux. L’origine des pensées comme des sentiments gisait au coeur des textes. Le monde tentait de les imiter, en général assez platement.« 

Louis, âge indéterminé mais déjà assez certain, vit seul dans un appartement qu’il peine à entretenir. Il a connu quelque succès avec les romans qu’il a déjà écrits, sans en tirer pourtant une existence matérielle confortable. Un jour, un éditeur lui propose de co-écrire la vie d’un ex-taulard, supposément repenti. C’est alors parti pour tâter du ghost-writer, en plusieurs occasions… C’est surtout celle, saisie au bond, pour Bruno Tessarech (que je découvre avec joie) de nous parler de sa conception de la littérature (au sens large) et plus globalement de la vie, la sienne bien sûr mais pas seulement (et la nôtre du coup), par exemple aussi beaucoup de son ami Jean, acteur vieillissant très bien mais vieillissant beaucoup, aux célèbres pantalons pétaradants, accro aux psys et Dieu des cabotins tellement attachants :

« Le véritable échec, je vais vous dire ce que cela aurait été : faire comme tous ces gens qui briquent leur tombeau. Mais là il n’y a pas d’échec. C’est pour les gens normaux, l’échec et la réussite. Ceux qui ont un travail, un patron, des horaires, des objectifs – terme de tireurs à la carabine. Ce qui compte pour nous, ce sont les blessures et les cicatrices. Nous sommes amochés à vie, depuis la naissance en fait, mais on avance. Et le pire c’est que chaque fois que ça commence à cicatriser, que l’existence devient un peu moins bancale parce qu’on a un beau rôle ou qu’on a réussit un livre, on recommence à se gratter. C’est plus fort que nous. La tentation mordante du désordre.« 

(Jean s’exprime ici). Personne jamais n’est nommément cité (pour Jean presque tout de même, manque juste une syllabe à un moment ;)) mais on en reconnaît certains, et c’est vraiment une promenade très agréable qui nous est proposée. La plume est élégante et gentiment mordillante, le personnage nanti de cette bienveillance qu’agrémente un soupçon de décalage, le propos passionnant. (J’ai tenté d’être attentive à la « révélation » que Louis affirme distiller dans chacun de ses « co »-ouvrages, j’ai cru l’avoir trouvée dans l’anecdote Danièle Mitterand  (j’ai cherché, elle est avérée), mais est-elle « énorme » ?…)

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