Le passage des éphémèresJacqueline Harpman

Le Livre de Poche, 2006, 281 pages

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« J’aime beaucoup ces moments de possession, on n’est plus soi-même, on devient une machine à penser et qui pense avec jubilation, les rouages tournent, tout est huilé, souple, efficace, on est sourd au monde, la réflexion se déploie comme une musique. J’en sors épuisé, ravi, avec le sentiment de m’être employé à fond, dans cet état de plénitude qui donne son sens à la vie. Ah, Clarisse ! Qu’il est bon d’avoir un cerveau !« 

En préambule, un mystérieux expéditeur déclare envoyer la correspondance qui suivra après en avoir gommé tous les aspects qui auraient permis une reconnaissance, même fortuite, des personnes s’y exprimant; il a traduit tout ce qui était dans une langue différente et corrigé syntaxe et grammaire, donnant à tout le même style, et modifié les lieux et noms. Ceci étant établi, on plonge tout debout dans une pure merveille épistolaire qu’il serait criminel de déflorer ! Tout au plus peut-on en esquisser grossièrement les contours : nous sommes en 2001/2002 et communiquons par mail (mais le langage est châtié) (plus que ça même) (je rappelle qu’il est « corrigé »…), et nous sommes une bande d’astrophysiciens jouant quelque peu, malgré nous, aux liaisons dangereuses selon Choderlos de Laclos mais pas seulement, car parmi nous se dissimule de son mieux à nos regards quelqu’un qui n’est pas tout à fait comme nous…

C’est le genre de roman qui donne envie de pousser continuellement des petits cris d’allégresse tant on a l’impression que les limites de notre plaisir sont perpétuellement repoussées, en tout cas tout ce que j’aime y est présent et je ne saurais exprimer la gratitude infinie que je ressens envers celle qui me l’a mis entre les mains ! Absolument et totalement excellent, comme le pensent également Hydromielle, Anga, Anne (au temps où elle partageait ses lectures, hein Miss lâcheuse ? ;)) ou Gwenaëlle.

« Elle a souri.

– Le temps est une notion si étrange. J’avais quinze ans, je regardais une étoile et je me disais que les photons qui frappaient ma rétine l’avaient quittée des milliers d’années plus tôt : ils étaient mon présent et le lieu d’où ils venaient ne ressemblait en rien à ce qu’il était au moment du départ. En cet instant, d’autres s’élancent, qui arriveront dans cent mille ans : où est maintenant ? Et même : y a-t-il un maintenant dans l’univers ? Cette nuit le ciel sera clair, je pourrais m’asseoir devant un télescope et regarder : je verrais le passé, pendant que, là-bas, une image s’envole à travers le cosmos et commence à voyager, voyager… L’éternité est partout. Mes quinze ans sont partis, ils traversent l’espace, peut-être quelque part quelqu’un a un télescope si puissant qu’il me regarde regarder sa planète.

Cela m’a plu, Jean-Baptiste. Elle sait rêver.« 

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