« Ah, bien sûr, en Angleterre, fais comme les Anglais. Sois impassible. Refoule. Garde tout pour toi et continue.   Tiens bon. En d’autres termes, ignore le problème.« 

La désobéissance Naomi Alderman

Ed. de L’Olivier, 2008, 305 pages.

Traduit de l’anglais par Hélène Papot (Disobedience, 2006)

alderman

Parce que j’avais beaucoup aimé « Mauvais genre« *, j’ai eu envie de me pencher sur le premier roman de Naomi Alderman, dans lequel, à en juger par le bref texte qui la présente, elle a mis beaucoup d’elle-même. Elle nous parle d’une jeune femme, Ronit, fille d’un Rav, élevée dans une communauté juive orthodoxe londonienne, partie depuis quinze ans à New York dans un rejet chaotique de son milieu natal. Par le décès de son père, elle est amenée à revenir s’y plonger quelques semaines. Déjà pas simple en soi, et imaginez la situation sachant que Ronit est bisexuelle et va être hébergée chez son cousin Dovid, devenu Rabbin et pressenti pour prendre la succession du Rav (bien malgré lui), qui a épousé Esti, celle qui fut la révélation (consommée) de son goût pour les filles… Le tout est d’une justesse impériale, pas un mot qui dévierait et aucun angélisme. Les situations sont expliquées avec une limpidité totale, nous permettant  de nous couler vraiment facilement dans toutes les têtes, de prendre la mesure des différentes données et j’ai beaucoup apprécié le regard offert au lecteur sur Ronit : il fluctue, il bouge, en aucun cas elle ne « sait » ou « n’a raison » en permanence, bien au contraire. Un roman furieusement intéressant, qui donne réellement un aperçu des tempêtes pouvant couver sous un crâne quant à la judéité (et/ou en étirant un peu le propos, quant à la religion, quelle qu’elle soit), et qui parle de l’importance du langage et de la parole d’une manière rarement égalée.

« J’ai des amis juifs à New York. Des juifs parfaitement intégrés, informés, qui savent s’exprimer, pas des juifs orthodoxes. Des gens capables de boycotter le New York Times parce qu’ils trouvent que c’est un journal anti-israélien, ou de s’élever avec véhémence contre le boycott du New York Times, ou encore de participer à des manifestations contre la France, d’écrire de la poésie juive, de dire des choses intelligentes, à la télévision, sur la vision juive des choses. Auxquels il ne viendrait jamais à l’esprit de s’excuser d’avoir une vision juive des choses, pas même de le démentir. En général, des gens comme ça, vous n’en trouvez pas en Angleterre. Bien sûr, il vous arrivera d’entendre l’excentrique de service dans l’émission Thought for the Day débiter quelques platitudes « d’après nos sages ». Et naturellement, vous avez les tenants de la haine de soi, les champions de « tout le mal vient d’Israël ». Après tout, le dégoût de soi est un patron équitable, prêt à employer tout le monde. Mais vous n’avez pas une large participation à la vie culturelle et intellectuelle du pays, de la part de gens qui pensent aux questions juives, en parlent et écrivent dessus. Certains que ce qu’ils ont à dire intéressera aussi des non-juifs. Et qui n’ont pas peur d’utiliser des mots juifs, de se référer à des traditions et des fêtes juives, car ils font confiance à leurs lecteurs pour comprendre ce dont ils parlent. Ici, ça n’existe pas. C’est comme si les juifs de ce pays avaient investi dans le silence. C’est un cercle vicieux dans lequel la peur qu’ont les juifs de se faire remarquer et la réticence naturelle britannique interagissent. Elles s’alimentent l’une l’autre : les juifs britanniques n’ont pas la possibilité de parler, de s’afficher, et considèrent l’invisibilité absolue comme la vertu suprêmeL’ennui, c’est que je peux renoncer à être orthodoxe, mais pas juive. Je suis coincée.« 

Et j’adore ceci, à la toute fin (qui ne révèle rien en fait, car tout le monde a bien compris que ce n’était pas un roman à suspens, hein, mais une approche en profondeur) :  « J’en suis donc arrivée à une conclusion. Je ne suis pas une juive orthodoxe. Ce n’est pas moi, ça ne l’a jamais été. Mais je ne peux pas non plus ne pas l’être. Cette existence a quelque chose de farouche, d’ancien et de tendre qui continue à me parler, et qui, je suppose, me parlera toujours. Je devine que ça ne ressemble guère à une conclusion, mais c’est la seule à laquelle je sois parvenue. Le docteur Feingold appelle ça « apprendre à me pardonner« .

L’écume des livres en parle très bien.

* Naomi AldermanMauvais genre
Ed. de L’Olivier, 2011, 381 pages que j’ai beaucoup aimées.
Traduction (GB) d’Hélène Papot
Titre original (2010) : The Lessons.

Je me suis rappelé cet instant tant de fois que le souvenir est troué
C’est une histoire d’amour, en fait. Absolument pas conventionnelle, douloureuse, hâchée, et qui finit mal. Miam, non ?
Oh que oui.
Si j’en dis plus, si je plante le décor et l’ambiance, je vous gâche toute la lecture, ce serait ballot. Ca se passe à Oxford, au départ. James y entre à la suite de sa soeur, et ses débuts sont chaotiques. La masse de travail à fournir, la difficulté des relations sociales, on comprendra plus tard (à travers la vision qu’a Mark de lui) combien ça a dû être incroyablement difficile pour lui. Et puis arrive Jess, et avec elle, la constitution d’une bande d’amis dans laquelle le reste du monde va s’évaporer. C’est James qui raconte, tout le temps, et il ne s’épargne guère…
Naomi Alderman signe ici un roman extrêmement prenant, très fluide, avec des personnages qui semblent surgir des pages pour occuper physiquement notre espace. C’est ce genre de roman qui n’a pas de pause, qui rend captif et qu’on est obligés de lire d’une traite, non pas en raison d’un quelconque suspens (quoique) mais parce que ça fouille la nature humaine avec une telle précision qu’on veut savoir, encore et encore, où on va et comment et pourquoi.
« Naomi Alderman révèle la perversité cachée derrière les façades impeccables d’Oxford, ce monde faussement exemplaire qui prépare à tout sauf à la réalité« , dit la 4° de couv, et c’est exactement ça.
Il était une fois Mark, un être brillant et torturé, comme on en a tous aperçu un, un jour, autour de nous. Il attire la lumière et les insectes, mais il brûle, aussi…

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