Au-revoir là hautPierre Lemaître

Ed. Albin Michel, 2013, 576 pages

lemaitre

En juillet dernier, j’avais déjà été frappée en écoutant l’auteur lire deux passages de son roman, quel sacré lecteur, on est suspendu à sa voix : hé bien sa plume est au diapason (il est d’ailleurs sur la première liste du Goncourt). Dans ce gros roman aux accents pennacquiens (pour le meilleur !), nous explorons la dernière journée de la grande guerre puis les quelques années qui suivent, cette période toujours très floue d’immédiate après-guerre où les repères peinent à reprendre du sens, et où la filouterie se faufile dans tous les interstices. En suivant quelques personnages bien trempés, dont un duo très attachant, on laisse entrer tout ce cortège d’émotions et d’interrogations inhérent à cette période incroyablement troublée, les gueules cassées évidemment, la façon dont on ne met pas en place une politique sociale permettant réellement aux survivants de retrouver une vie, la dualité avec laquelle ils sont considérés (et aussi bien par eux-mêmes), et puis cette force bouillonnante, la vie, qui continue, quoi qu’il arrive, chez les riches, chez les petits, ces retournements de situation de folie (et ces arnaques odieuses…). La plus grande qualité de Pierre Lemaitre d’une manière générale et y compris dans ce roman, c’est un art consommé du suspens, du rythme, alors quand vient s’y ajouter la précision des portraits, le résultat est savoureux. Merci Yue !

D’autres avis enthousiastes : Pierre, Zazy, StephieYs, …

Déjà lu et apprécié de Pierre Lemaitre (pas encore lu Sacrifices) :

Travail soigné

« Le premier sourire, entre deux hommes, c’est le début de la reconnaissance ou des malheurs. »

J’enrage de ne pouvoir vraiment parler de ce gros roman surprenant, mais à l’instar de la 4° de couv je crois qu’il faut rester dans une grande généralité floue, ne rien dévoiler sous peine de tout gâcher !

C’est un roman policier donc, qui a obtenu le prix du premier roman au festival de Cognac 2006 (juste avant Françoise Guérin), et pour moi c’est un critère efficient, sinon de qualité (j’en ai lu à ce jour trop peu pour en juger) mais au moins d’achat !

Il faut bien dire qu’on se fait balader pas mal, dans ce Travail soigné, et quand je dis « pas mal », sachant que la seconde partie commence page 477, on a eu le temps de se tromper sur tout !
On suit un policier, Camille Verhoeven, qu’il ne faut pas appeler commissaire, ni inspecteur, ni patron. Je dirais donc Camille tout court, d’ailleurs il l’est. Sa mère, peintre célèbre, a fumé comme une cheminée durant toute sa vie (et donc sa grossesse aussi) et notre Camille mesure 1,45 m. Handicap qu’il semble surmonter, son intellect étant intact et efficace. Déboule une affaire horrible, sanglante, monstrueuse. Il s’avère alors que…

C’est tout ! Le reste est à lire au compte-goutte ! Vous allez grimacer devant pas mal de scènes carrément dégueu, mais être, comme moi, soufflés par plusieurs choses, qui, cornichon sur le pâté, sont autant d’hommages à la littérature.

Ed. du Masque (JC Lattès), 2006 534 p. 6,50 €

Robe de marié

Sophie était heureuse, avant. Avant qu’elle ne devienne folle, que tout se mette à déraper, à lui glisser des doigts, du cerveau. Des passages à vide, une accumulation de petites choses qui, au départ, ne semblaient pas bien graves, mais qui tournent en spirale jusqu’aux drames, et des plus horribles.
Lorsque nous la rencontrons, elle croit être au plus bas (l’innocente malheureuse !). Elle a tout perdu, son boulot, sa maison, le bébé qui grandissait en elle, son mari, sa mère. Elle est devenue garde d’enfant, mais voilà qu’elle prend en grippe également ce petit bonhomme de six ans. Sophie a des trous, des absences, elle ignore ce qu’elle fait. Ce matin-là, un réflexe de survie prend les commandes, et… Elle descendra beaucoup plus bas, elle ira beaucoup plus loin…
Après cette première partie assez hallucinante, que l’on suit avec angoisse, on se demande bien comment va rebondir le roman : on se prend en pleine poire un second récit qui rend physiquement mal à l’aise, tout en apportant paradoxalement un petit réconfort. Mais voilà qu’arrive aussitôt la troisième partie, apothéose d’un auteur malin et manipulateur qui ne va rien nous épargner.
Les rouages des détraqués sont impénétrables, la machination est diabolique et la lectrice heureuse : elle a tout oublié de sa vie le temps de ces 271 pages, rivée-collée aux mots. Bravo !

Ed. Calmann-Levy, Janvier 2009, 271 p., 17 €

Cadres noirs

Alain Delambre a 57 ans. Il était DRH, il en est réduit à cumuler les petits boulots pourris pour tenter d’assurer les traites de l’appartement, il ne leur reste pas grand chose à payer, ce serait dommage de le perdre maintenant. En apparence, sa vie est toujours plutôt réussie. Son couple est heureux, ses filles sont autonomes, il arrive à un âge où ne pas travailler peut sembler normal, il pourrait aller bien malgré ses 4 ans de chômage. Mais en réalité il est au bout du rouleau.
Un matin, le petit chef qui le supervise dans un de ses jobs d’appoint lui met un coup de pied au cul. Il réagit violemment et le frappe. Viré, encore une fois, et la boite semble décidée à porter ça en justice, ça va lui coûter cher. Au même moment, sa candidature est retenue pour un vrai poste dans ses cordes. Il devient prêt à absolument tout pour obtenir le poste, même si sa femme n’est pas d’accord. Au départ, il s’agit juste de se prêter à un simulacre de prise d’otage, dans un de ces jeux de rôle dont sont si friands les dirigeants actuels.
Mais monsieur Delambre comprend vite que les dés restent toujours pipés pour les mêmes, et n’entend pas cette fois laisser passer sa chance…
Ce roman m’a collé aux doigts dès les premières pages : C’est retors et très prenant. J’ai trouvé la première partie, « Avant », très réussie, l’écriture m’a plu immédiatement, la mise en place est très fluide. Exemple :
« Depuis quatre ans qu’on se connaît, forcément, je considère mon conseiller du Pôle emploi comme l’un de mes proches. Il m’a dit récemment, avec une sorte d’admiration dans la voix, que j’étais un exemple. Ce qu’il veut dire, c’est que j’ai renoncé à l’idée de trouver du travail, mais que je n’ai pas renoncé à en chercher. Il croit voir là le signe d’un fort caractère. Je ne veux pas le démentir, il a trente-sept ans et il faut qu’il conserve ses illusions le plus longtemps possible. Mais en fait, je suis plutôt soumis à une sorte de réflexe d’espèce. Chercher du travail, c’est comme travailler, comme je n’ai fait que ça toute ma vie, ça s’est incrusté dans mon système neurovégétatif, quelque chose m’y pousse par nécessité, mais sans projet. Je cherche du travail comme les chiens reniflent les réverbères. Sans illusion, mais c’est plus fort que moi. »
Les deux parties suivantes « Pendant » et « Après », pour haletantes qu’elles soient, s’éloignent de cette réussite. Pierre Lemaitre a une imagination de folie, et ses analyses comportementales sont passionnantes, mais il est difficile de réellement suivre Alain Delambre, et on ne sait pas trop comment l’interpréter. Est-il un stratège instinctif ou a-t-il de monstrueux et répétés coups de bol ? on le situe plutôt entre les deux, alors parfois la règle du « plus c’est gros et plus ça passe », justement, ça coince un peu. L’épilogue est un poil longuet, et à mon sens décevant.
Mais qu’importe, « Cadres noirs » est un vrai thriller français de très bonne facture.

Ed. Calmann-levy, fevrier 2010, 350 p.

Alex

Il est très rare de trouver chez un auteur français un tel sens du suspens, des intrigues retorses et toujours inattendues, le sens des dialogues et le maniement parfait des différents niveaux de langage.
Robe de marié jouait avec nos nerfs, Cadres noirs dressait un portait sociétal, Alex vient chercher du côté de nos sentiments, le dégoût, la révulsion, la pitié et énormément d’empathie.
Avec Camille, d’abord, que l’on retrouve à la cinquantaine, défait, pas remis, fragile, incertain. Avec les fidèles Louis et Armand (Oh le geste d’Armand !…), avec Alex, enfin, bien sûr. Mais d’Alex, je ne dirai rien.
Un thriller que l’on ne peut pas lâcher (ça fait bateau, mais c’est l’absolue vérité), qui nous fait croire que, pour très vite nous expliquer que, et enfin nous faire réaliser que. Abusés trois fois, avec – et c’est ce qui est très fort – l’art et la manière de faire croire au lecteur qu’il est toujours en avance. L’histoire est là, en train de se dérouler, et on pense anticiper, déjà tout prêts à faire la moue, mouais d’accord, je te vois venir. Mais que nenni…
Pierre Lemaitre n’est jamais où on l’attend, et c’est délicieux.

Albin Michel, 2011

Publicités