« La réalité, quelle pute sidéeene en rut, vous ne croyez-pas ?« 

2666Roberto Bolano

Traduit de l’espagnol (Chili) par Robert Amutio

Ed. Christian Bourgois 2008 et Folio 2013, 1353 pages.

bolano

Objectivement, rationnellement, le plus sincèrement du monde et avec beaucoup de mesure, ce pavé est une merveille. C’est-à-dire que ça va bien au delà du coup de coeur, c’est l’énonciation d’une évidence, un roman-somme, un livre qui contient le monde et en explore les limites. Ceci étant posé, de quoi est-il question ? D’un écrivain répondant à l’obscur pseudonyme de Benno von Archimboldi. En cinq parties ((disparates et pratiquement autonomes) mais toutes reliées par différentes petites et grandes choses)), nous nous penchons d’abord sur le milieu et la vie de critiques universitaires, puis nous concentrons sur Amalfitano (un prof), pour continuer avec Fate (un journaliste), détailler les crimes (et surtout Santa Teresa, la ville imaginaire mais calquée sur une existante du Mexique), pour en terminer avec l’écrivain lui-même. Ceci une fois dit, je n’ai évidemment rien dit, car si aucun roman n’est réductible à une intrigue, 2666 a cette particularité que de vouloir en parler en détail n’amènerait qu’à le grossir encore, tant tout point de ses parties est une porte ouverte sur un ailleurs et une autre chose. Et tout est bon, c’est bien là le truc incroyable, pas une seule seconde d’ennui ou de fil perdu en ce qui me concerne, pas un passage « en-dessous », pas plus que de démonstration de maîtrise ou d’esbroufe. Simplement une histoire, de multiples personnages, des routes qui se croisent et la vie avec son cortège d’horreurs et de beauté. Pour lire 2666, il faut juste se lancer, le reste coule tout seul.

Voici pour la partie calme et mesurée de mon propos, un résumé pour les pressés, que j’invite également à lire l’excellent avis de Nathalie Crom ou celui du Cafard Cosmique (han ça : « Bref, 2666 est un OVNI, une chose effrayante dont l’apparente simplicité et la beauté stylistique font diversion, jusqu’à ce que le lecteur soit happé, englué dans une colle mortelle dont il est absolument impossible de se tirer sans y laisser une part de soi.« , TELLEMENT ça !) Maintenant j’entends laisser libre cours à ma vraie nature et recopier des tonnes de passages, billet fleuve pour la poignée de celles et ceux que ça peut intéresser, mais surtout pour moi-même, plus tard, pour ne pas oublier.

(J’aime beaucoup aussi cet entretien avec le traducteur.)

Sinon, en vrac, l’explication du titre est discutée dans les notes finales, elle se tient sans doute mais moi d’emblée je lui avais donné le sens de « 2 » comme pour ancrer le truc au XX° siècle et « 666 » comme le chiffre du diable. Ca vaut ce que ça vaut. C’est la dernière oeuvre écrite par Bolano et publiée à titre posthume, et alors qu’il avait laissé des instructions pour une parution en 5 romans les héritiers, pour la beauté et la cohérence, ont choisi le volume unique et colossal, c’est assez rare de tourner ainsi le dos au profit pour être noté. Il faut savoir qu’il y a des passages très hard, certains trucs vont très loin dans le crade, mais c’est toujours justifié. Il faut savoir aussi que dans les (nombreuses) digressions se déroule le fil tendu de l’intrigue, du moins c’est à travers elles que j’ai déduit la résolution des meurtres (en gros, hein). Après cette lecture, je place Roberto Bolano dans le même panthéon que Richard Powers (Le temps où nous chantions), Harry Mulisch (La découverte du ciel) ou Charles Dickens (Bleak House). Je dois cette expérience unique de lecture à Cryssilda, et ça s’est passé exactement comme ça :

Cryssilda Collins 12 aoûVu que je m’ennuyais passablement dans « John Mcnab » de John Buchan, j’ai ouvert un bouquin qu’un ami m’a mis entre les mains : « 2666 » de Roberto Bolaño, un pavé de 1000 pages, mais je ne peux plus le lâcher ! Ahahah j’adore des intellos qui s’engueulent à cause de Dickens, de Stevenson et de Borges ! (Que ce livre est bon!!) Je vais devoir photocopier des pages ou l’acheter, c’est pas possible !
Tu ne parles plus de 2666, tu as arrêté, abandonné, remis à plus tard ? Tu en était à quelle page ? Je suis totalement envoûtée, acheté A CAUSE de toi (et GRÂCE, aussi) (surtout), et j’adore j’adore j’adore (j’en suis page 810.)
  • Cryssilda Collins Je lis plusieurs livres à la fois à cause de la fac et la rentrée lutte mais je le reprends cette semaine. J’en suis environ à la page 250… mais elle me manque cette lecture ! Contente que tu aimes
  • Cryssilda Collins C’est reparti
  • Cuné Ipage Page 974 pour moi. J’en ai rêvé toute la nuit. La 4° partie se termine avec une poésie… qui contraste violemment. Je suis sidérée d’admiration, stupéfiée de ne jamais avoir lu Roberto Bolano avant. Quel roman, mais quel roman !!!
  • Cryssilda Collins Mon problème c’est que je ne peux le lire que chez moi ! C’est un exemplaire de biblio, grand format, qui pèse 3kg… tu l’as bientôt fini, dis donc !
  • Cryssilda Collins (jamais je ne pourrai l’accrocher à ma corde à linge  )
  • Cuné Ipage J’ai acheté le Folio, c’est une brique ultra encombrante aussi
  • Cryssilda Collins Je viens de vérifier sa biblio ! J’ai « Etoile distante » chez moi, mais je ne me souviens plus si je l’ai lu ! Mais je ne crois pas, je n’aurais pas pu l’oublier quand même ! (je vais vérifier dans mes carnets ce soir!)
  • Cryssilda Collins Mince ! Je l’ai lu et je n’avais pas aimé !
  • Cuné Ipage Jamais lu pour ma part, j’ai vu qu’il avait écrit plein de trucs, j’en salive d’avance, et je vois très bien (notamment dans le passage sur l’enfance d’un tueur/flic), tout ce que Véronique Ovaldé a chopé de son influence. Sinon à farfouiller sur les blogs à son sujet, j’ai lu que tout n’est pas bon dans son oeuvre, disons que tout ne se ressemble pas, il faut tester et trier
  • Cryssilda Collins Un ami les lis tous un par un, il va trier pour moi  (c’est lui qui m’a conseillé 2666)
  • Cuné Ipage Remercie-le bien bas, il m’a ouvert un monde
  • Cuné Ipage Et c’est fou quand tu y penses, le fait qu’on le désigne (Bolano) comme un héritier de Borges me faisait vachement peur, en fait ça coule tout seul !
  • Cryssilda Collins Moi qui déteste Borges… mais oui, ce pavé coule tout seul, ça m’a fait beaucoup de bien de me replonger dedans hier (après un journée de m…)

(C’est toujours moi qui souligne.)

« Liz Norton, en revanche, n’était pas ce que communément on appelle une femme d’une grande volonté, c’est-à-dire qu’elle ne faisait pas de projets à moyen ou long terme, ni ne mettait en jeu toute son énergie pour les réaliser. Elle était exempte des attributs de la volonté. Lorsqu’elle souffrait, on devinait facilement sa douleur, et lorsqu’elle était heureuse, le bonheur qu’elle éprouvait était contagieux. Elle était incapable de se fixer avec netteté un but précis et de conserver une continuité dans l’action qui l’aurait amenée à atteindre avec succès ce but. Aucun but, par ailleurs, ne lui semblait assez enviable ou désiré pour qu’elle s’engageât totalement pour lui. L’expression « parvenir à ses fins », appliquée à quelque chose de personnel, lui semblait un piège plein de petitesse. A « parvenir à ses fins » elle préférait le terme « vivre » et en de rares occasions le terme « bonheur. » Si la volonté est liée à une exigence sociale, comme le croyait William James, et qu’il est par conséquent plus facile de partir faire la guerre que de cesser de fumer, de Liz Norton, on pouvait dire qu’elle était une femme pour qui il était plus facile de cesser de fumer que de partir faire la guerre. Une fois, à l’université, quelqu’un le lui dit, et ça la ravit, même si elle ne se mit pas pour autant à lire William James, ni avant, ni après, ni jamais. La lecture pour elle était liée au plaisir et non directement au savoir ou aux énigmes ou aux constructions et labyrinthes verbaux, comme le croyaient Morini, Espinoza et Pelletier.« 

« Par exemple, moi, l’oeuvre de Grosz me passionne, dit-elle en désignant les dessins de Grosz accrochés au mur, mais est-ce que je connais réellement son oeuvre ? Ses histoires me font rire, à certains moments, je crois que Grosz les a dessinées pour que je rie, à certaines occasions le rire se transforme en éclats de rire, et les éclats de rire en crise de fou rire, mais j’ai rencontré une fois un critique d’art qui aimait Grosz, évidemment, et qui pourtant sombrait dans la dépression lorsqu’il assistait à une rétrospective de son oeuvre, ou lorsque, pour des raisons professionnelles, il devait étudier un tableau ou un dessin. Et ces dépressions ou ces périodes de tristesse duraient habituellement des semaines. Ce critique d’art était un ami à moi, mais jamais nous n’avions abordé le sujet Grosz. Une fois cependant je lui ai dit ce qui m’arrivait. Au début il ne voulait pas le croire. Ensuite il s’est mis à remuer la tête d’un côté à l’autre. Puis il m’a regardée de haut en bas comme s’il ne me connaissait pas. J’ai pensé qu’il était devenu fou. Il a cessé toute relation amicale avec moi pour toujours. Il n’y a pas très longtemps on m’a raconté qu’il dit encore que je ne sais rien sur Grosz et que mon goût esthétique ressemble à celui d’une vache. Bon, en ce qui me concerne, il peut dire ce qu’il veut. Moi je ris avec Grosz, lui, Grosz le déprime, mais qui connaît Grosz réellement ?« 

« La mention de Trakl conduisit Amalfitano à penser, tandis qu’il faisait un cours de manière complètement automatique, à une pharmacie qui se trouvait à côté de chez lui à Barcelone et à laquelle il avait l’habitude d’aller lorsqu’il avait besoin d’un médicament pour Rosa. L’un des employés était un pharmacien presque adolescent, extrêmement mince, avec de grandes lunettes, qui, le soir, lorsque la pharmacie était de garde, lisait toujours un livre. Un soir Amalfitano lui demanda, pour dire quelque chose pendant que le jeune homme cherchait dans les étagères, quels livres il aimait et quel livre il était en train de lire en ce moment. Le pharmacien lui répondit, sans se retourner, qu’il aimait les livres du genre de La Métamorphose, Bartleby, Un coeur simple, Un conte de Noël. Il lui dit qu’il était en train de lire Petit déjeuner chez Tiffany, de Capote. En laissant de côté qu’Un coeur simple et Un conte de Noël étaient, comme le titre de ce dernier l’indiquait, des contes et non des livres, le goût de ce jeune pharmacien cultivé était révélateur, un jeune pharmacien qui avait peut-être été Trakl dans une autre vie ou à qui peut-être dans celle-ci il lui avait été accordé d’écrire des poèmes aussi désespérés que ceux de son ancien collègue autrichien, qui préférait nettement, sans discussion, l’oeuvre mineure à l’oeuvre majeure. Il choisissait La Métamorphose plutôt que Le Procès, il choisissait Bartleby plutôt que Moby Dick, Un coeur simple plutôt que Bouvard et Pécuchet et Un conte de Noël plutôt que Conte de deux villes ou Les Papiers posthumes du Pickwick Club. Quel triste paradoxe, pensa Amalfitano. Même les pharmaciens cultivés ne se risquent plus aux grandes oeuvres, imparfaites, torrentielles, celles qui ouvrent des chemins dans l’inconnu. Ils choisissent les exercices parfaits des grands maîtres. Ou ce qui revient au même : ils veulent voir les grands maîtres dans des séances d’escrime d’entraînement, mais ne veulent rien savoir des vrais combats, où les grands maîtres luttent contre ça, ce ça qui nous terrifie tous, ce ça qui effraie et charge cornes baissées, et il y a du sang et des blessures mortelles et de la puanteur.« 

« Et vous savez ce que c’est, avoir de la classe ? En dernière instance, être souverain. Ne devoir rien à personne. N’avoir d’explication à donner sur rien, à personne. Et Kelly était comme ça. Je ne veux pas dire qu’elle avait conscience de ça. Ni moi. Toutes les deux, on était des gamines, on était simples et compliquées comme des gamines et l’on ne s’emberlificotait pas avec des mots. Mais elle était comme ça. De la pure volonté, de la pure explosion, du pur désir de plaisir.« 

« Mes professeurs m’aimaient. Au début, c’était quelque chose qui me déconcertait. Pourquoi m’aimaient-ils, moi, qui avais l’air de sortir d’un ranch ancré dans les premières années du XIX° siècle ? Est-ce que j’avais quelque chose de spécial ? Est-ce que j’étais particulièrement attirante ou intelligente ? Je n’étais pas idiote, c’est sûr, mais pas non plus très intelligente. Pourquoi alors j’éveillais cette sympathie parmi mes professeurs ? Parce que j’étais la dernière des Esquivel Plata à avoir du sang en circulation dans les veines. Et si c’était ça, quelle importance ça avait, pourquoi cela me rendrait différente ? Je pourrais écrire un traité sur les ressorts secrets de la sentimentalité des Mexicains. Comme nous sommes tordus. Quel air simple nous avons, ou nous prenons devant les autres, et dans le fond comme nous sommes tordus. Comme nous sommes peu de chose, et comme nous nous tordons de manière si spectaculaire devant nous-mêmes et devant les autres, nous, les Mexicains. Et tout ça pourquoi ? Pour cacher quoi ? Pour faire croire quoi ?« 

« Les aventures du jeune garçon dans la grande ville, cependant, sont malheureuses. Il rencontre un musicien de jazz qui lui parle de poulets parlants et probablement pensants. – Le pire de tout, lui dit le musicien, c’est que les gouvernements de la planète le savent et c’est pourquoi il y a tant d’élevages de poulets. Le jeune garçon objecte que les poulets sont élevés pour qu’eux-mêmes les mangent. Le musicien répond que c’est cela que veulent les poulets. Et il finit en disant : – Putain de poulets masochistes, ils tiennent nos dirigeants par les couilles.« 

« De quoi avait peur Ivanov ? se demandait Ansky dans ses carnets. Pas du danger physique, car en tant qu’ancien bolchevique, il avait été très souvent sur le point d’être arrêté, emprisonné, déporté, et même si on ne pouvait pas dire de lui que c’était un type courageux, on ne pouvait pas non plus affirmer, sans mentir, que c’était quelqu’un de lâche et sans tripes. La peur d’Ivanov était de nature littéraire. C’est-à-dire que sa peur était la peur dont souffre la plus grande partie de ces citoyens qui décident un beau (ou un sale) jour de transformer l’exercice des lettres, et surtout l’exercice de la fiction, en partie intégrante de leurs vies. Peur d’être mauvais. Peur, aussi, de ne pas être reconnus. Mais, surtout, peur d’être mauvais. Peur que leurs efforts et leurs peines ne tombent dans l’oubli. Peur que leurs pas ne laissent pas d’empreintes. Peur que les éléments du hasard et de la nature effacent les empreintes peu profondes. Peur de dîner seul ou que personne ne remarque votre présence. Peur de ne pas être apprécié. Peur de l’échec et du ridicule. Mais surtout peur d’être mauvais.« 

 » (…) mais parce que c’est en Allemagne que se trouvait sa maison d’édition ou l’idée qu’il avait de la maison d’édition, une maison allemande, des éditions dont le siège se trouvait à Hambourg et dont les réseaux, sous la forme de commandes de livres, s’étendaient dans les vieilles librairies de toute l’Allemagne, des librairies dont il connaissait personnellement certains des libraires, et avec qui, lorsqu’il faisait une tournée d’affaires, il prenait le thé ou le café, assis dans un coin de la librairie, se plaignant constamment des temps difficiles, pleurnichant à cause du mépris du public envers les livres, accablant de reproches les intermédiaires et les marchands de papier, se lamentant à propos du futur d’un pays qui ne lisait pas, en un mot, passant un super bon moment (…) »

(Et aucune crainte à avoir, il reste des centaines de passages aussi bons sinon meilleurs dans le roman.)

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