« Mes deux côtés étaient en conflit. Finalement, l’un des deux dit à l’autre : après tout, il n’y a pas de mal à être bien mise. »

J’allais dans ma chambre me donner un coup de peigne et mettre un peu de rouge à lèvres. Je me lavai les mains, me passai de la crème, regardai l’heure. J’aurais bien aimé savoir exactement à quelle heure il allait venir. Je repensai à tout ce que j’avais à faire : repasser le couvre-lit des jumelles; ranger les tiroirs dans la chambre d’Armen; ramasser le linge étendu dans la cour. Au lieu de tout ça, j’allais m’asseoir au salon dans un des fauteuils verts et j’ouvris le manuscrit du Petit Lord Fauntleroy.

Au XIX° siècle, une Américaine épouse l’héritier d’un lord anglais. La traduction de Vazguen, comme toujours, était d’une fluide simplicité. Madame Simonian savait-elle que son fils devait venir chez nous ? Pourquoi l’ignorerait-elle ? Le vieux lord, mortifié que son fils ait épousé une Américaine, le déshérite. Les jumelles vont certainement aimer l’histoire. Je ne mets jamais du rouge quand je suis à la maison. La phrase est trop longue. Il faut couper. Où est mon crayon ? Les enfants l’ont certainement encore pris. Dans cette maison, rien n’est jamais à sa place. Le fils du lord et la jeune américaine ont ensemble un garçon. Tu te fais une montagne de rien. Il est capable de parler pendant des heures de choses qui ne nous regardent absolument pas, et quand il s’agit de nos problèmes à nous, il lève le camp ! Quoi de plus important que nos enfants ? Le fils du lord vient à mourir. Le grand-père est un bel égoïste. La pauvre Américaine ! Artush est un égoïste, un vrai égoïste ! Je bondis en entendant sonner. Avant d’atteindre le couloir, j’avais essuyé mon rouge à lèvres avec un mouchoir en papier.« 

pirzâdDites-moi un peu comment résister à Clarisse, dont l’extrait ci-dessus nous montre le mode de pensée, toujours (comme toute femme, non ?) à sauter de ci à ça, à avoir tout ça à faire et à se retrouver à faire plutôt ceci (lire, oh !). Nous sommes en Iran, dans le quartier arménien d’Abadan, vers la fin du XX° siècle. Des nouveaux voisins arrivent (qui travaillent aussi dans le pétrole, comme Artush, le mari) et voilà qu’un vent de nouveauté va se lever… Auprès de Clarisse et des siens (famille épatante) (un mari connu pour son caractère difficile, un ado qui fait l’ado, 2 petites jumelles malicieuses, une soeur imposante et célibataire au régime et une mère heu… une mère) (sans parler de Nina l’ancienne voisine et des nouveaux, dont un collègue du mari qui aime lire…) impossible de rester à l’extérieur, on se reconnaît dans tout le monde selon les moments et dieu soit loué, le tout déborde de tendresse. Il s’agit ici du premier roman de Zoyâ Pirzâd (« C’est moi qui éteins les lumières« ) que Zulma vient de rééditer en collection Poche (super jolie cette collection ! La beauté des livres Zulma à moins de 10 euros !), et on comprend bien le succès que cet auteur rencontre en Iran : la traduction (du persan) de Christophe Balay nous offre une plume lumineuse, gaie, sobre et pourtant très imagée, « portrait d’une société patriarcale scellée par les usages et traditions des femmes« . Super chouette.

Sous le charme également : Nina.

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