Sac d’os Stephen King

(Parfaitement bien) traduit de l’américain par William Olivier Desmond (Bag of Bones, 1998) (Lire ceci !)

Editions Albin Michel 1999 & Le Livre de Poche 2001, 726 pages

sacd os

« J’étais dans le pétrin, ma vie était un gâchis de niveau moyen tournant à la catastrophe, et le fait de ne pouvoir écrire n’en était qu’un aspect. Je ne violais pas les enfants et ne faisais pas le tour de Times Square en courant, habillé d’une robe blanche et armé d’un porte-voix pour dénoncer les conspirations qui nous menaçaient, mais je n’en étais pas moins dans le pétrin. J’avais perdu ma place dans le monde, et n’arrivais pas à la retrouver. Rien de surprenant, au fond : la vie n’est pas un roman. Ce dans quoi je me lançais, par cette chaude soirée de juillet, était une thérapie de choc autoproduite, et rendez-moi au moins cette justice : je ne l’ignorais pas.« 

« Sac d’os » est un excellent roman pour lire Stephen King pour la première fois, au cas où vous auriez envie de dépasser les préjugés qui se bousculent au portillon quant à l’oeuvre de cet auteur, un parfait moyen de savoir si ses gimmicks et tics d’écriture vont vous agacer ou vous réjouir le long de tous ses romans et la relecture idéale en cas de grosse bouffée nostalgique du King-qui-fait-peur : on a ici une vraie histoire de fantômes, avec des moments absolument flippants. Mais on a également beaucoup plus (et heureusement, en fait, parce que l’épilogue plein de bruit et de fureur m’a semblé un tout petit chargé, tout de même, malgré mon immense bonne volonté); on a un écrivain qui se livre avec une grande transparence sur l’exercice de son métier, qui transpose son avis sur tout un tas de sujets annexes, et qui se collette avec hardiesse à des scènes marquantes et fortes.

Lu à sa sortie, je n’avais pas un souvenir précis de l’intrigue (un écrivain est en total syndrome de la page blanche depuis la mort de sa femme, et part s’installer dans leur maison de vacances où il ne trouvera PAS le repos escompté) mais j’ai retrouvé les sensations déjà éprouvées à la lecture de « Ca » : j’ai eu peur, et sérieusement encore; vous savez cette sensation imprécise, diffuse, qui vous met malgré vous en état d’hyper vigilance et qui fait que votre corps réagit indépendamment de votre conscience, vous êtes en train de lire, le rideau bouge et vous sursautez violemment… Ou encore la maison est calme, il n’y a pas de bruit, vous êtes seule et vous vous surprenez à vous retourner brusquement au cas où il y aurait quelque chose derrière vous que vous ne pourriez saisir que du coin de l’oeil subrepticement…

Mais ça ne m’a pas empêchée de noter tout un tas de petites et grandes choses, par exemple cette façon réjouissante de toujours glisser des clins d’oeil à ses autres romans (et le plaisir consiste aussi à chercher à tous les identifier) (j’en suis personnellement incapable) (mais par exemple l’écrivain contemporain préféré de sa femme est un personnage de « Ca« …) (son nom mêlé à celui de vrais écrivains), l’obligatoire mention de Dickens (deux fois ici, le Conte de Noël et Bleak House) et aussi ça : le héros ici feinte malgré sa panne d’écriture car il a du matos en réserve – il a écrit plusieurs romans « d’avance », en période inspirée, qu’il donne à la publication au compte-goutte, et que le public reçoit en les qualifiant à chaque fois de « meilleur » « on sent que ça a été écrit avec la maturité » etc. Et comme on trouve page 517 une allusion à 22/11/63 (paru plus de dix ans plus tard), et que Joyland (pas encore traduit en français) est très très très à la manière ancienne, je me dis qu’il est impossible de savoir QUAND King a écrit tout ça, s’il écrit même encore, etc.

Aussi ceci (ouah ils prennent les journalistes :)) (clic pour agrandir) :

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Ou cela : « La plupart du temps, j’aime bien les gens un peu trop enveloppés; ils ont une nature extravertie qui s’accorde bien avec leur tour de taille. Il existe cependant une sous-espèce, que j’ai baptisée les Sales Petits Gros. Il est plus prudent de ne pas déconner avec les SPG; ils sont capables de flanquer le feu à votre maison et de violer votre chien si on leur en offre la moindre occasion. Rares sont ceux qui dépassent un mètre cinquante-cinq (…) et beaucoup n’atteignent pas les un mètre cinquante. En règle générale, ils haïssent les gens qui se voient les pieds simplement en baissant les yeux – comme dans mon cas, même si c’est de peu.« 

« Je crois que pour les hommes, l’amour est fait, à parts égales, de concupiscence et d’étonnement. L’étonnement, les femmes le comprennent; la concupiscence, elles pensent seulement la comprendre. Rares sont les femmes – une sur vingt, peut-être – qui se font une idée juste de ce qu’elle est réellement et de la profondeur à laquelle elle s’active. C’est d’ailleurs probablement aussi bien, pour la qualité de leur sommeil comme pour leur tranquillité d’esprit. Et je ne parle pas de la concupiscence des satyres, des violeurs ou des délinquants sexuels; je parle de celle des employés de bureau et des directeurs de collège. Pour ne pas mentionner celle des écrivains ou des avocats.« 

« L’écriture avait chassé toute pensée concernant le monde réel, au moins temporairement. J’estime que c’est à cela qu’elle sert, en fin de compte. Bonne ou mauvaise, elle fait passer le temps.« 

(J’aime bien ce billet aussi.)

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