« Comment y penser ? Etre juif, être tutsi, être arménien, cambodgien, peut-être tchétchène ou indien, quelle qualification ? Quelle destinée ? Quelle fierté ? Quelle culture future ? Quelle malédiction ? Quel gouffre sans fond ? Ou même être palestinien de Khan Yunis ? Ou planteur dans le Kasaï, ou gamin des bidonvilles de Moronvia, ou femme privée de savon à Kaboul ? Quelle différence ? Quelle parenté ? Sinon que nous sommes tous nés sans étoile au-dessus de nos têtes.« 

hatzfeld

La ligne de flottaison Jean Hatzfeld

Seuil 2005 & Points 2007

C’est l’histoire d’un grand reporter à Libé qui a envie de raccrocher, par amour. Il vit avec une hongroise à Paris depuis une dizaine d’années, ils ont eu leurs drames, ils s’aiment. Mais « raconter la guerre » n’est pas un métier comme un autre, on n’arrête pas comme ça, on ne rentre pas le nez au vent non plus, ces vies interrogent, pour le moins. Elles posent des milliers de question, sur les motivations, sur le quotidien, sur l’acte même de rendre compte, sur la folie des hommes, sur l’ordinaire et sur cette étincelle qui surgit tout le temps, partout, cette pulsion de vie qui semble être indomptable. Sous couvert de roman, Jean Hatzfeld, lui-même grand reporter (et auteur de livres indépassables sur le Rwanda) questionne le coeur des hommes, et met au jour des points formidablement intéressants. J’ai trouvé en revanche que l’intrigue proprement dite ne fonctionnait pas très bien, ces mails fleuves qui surgissent régulièrement et qui sont presque philosophiques ne m’ont pas semblé s’insérer harmonieusement, je n’ai pas beaucoup « cru » au personnage d’Emese (ou alors, vraiment, il existe des saintes !) et leur histoire d’amour n’a pas pris corps pour moi, mais on s’en fout, franchement, quand tout le reste est tellement intéressant. « Livre hanté à l’excès par les questions que le journaliste se pose à lui-même » déclare Pierre Maury, et c’est assez juste. Mais j’aime les questionnements, alors…

Pages 38 et 39, sur la lecture :

« Il choisit d’aller dans une librairie. Au moins, il n’y verrait pas le temps passer, car il n’avait pas acheté de livres depuis des mois, pas lu non plus. A la guerre, même s’ils prennent conscience de leur attachement pour leurs livres et tentent de les protéger à l’aide de planches, ou en les descendant avec eux dans les caves, les gens ne les ouvrent pratiquement plus. Paradoxalement d’ailleurs, car d’infinis temps d’ennui, apparemment propices à la lecture, ponctuent leurs journées souvent sans boulot, sans école et sans beaucoup de déplacements. 

Ainsi à Beyrouth, en Afghanistan, au Soudan ou ailleurs, où l’attente n’en finissait pas. En général les rares lecteurs qu’il rencontrait un bouquin à la main étaient des personnes âgées; parfois, mais rarement, une ado dans un coin qui survivait ainsi à la solitude.

Au début, il pensait que c’était la tension qui empêchait les gens de lire. Qu’ils étaient perturbés par les changements d’habitudes, gênés par le froid, le bruit ou par un mauvais éclairage dans la pièce; qu’ils étaient trop fébriles ou anxieux pour se concentrer. Mais au fil des ans ces suppositions lui avaient paru erronées. Ces gens continuaient d’écouter de la musique, de rêvasser, de se câliner; c’est la lecture elle-même, la connivence avec un bouquin, qui semblait n’avoir plus de raison d’être, comme si d’avoir basculé dans un autre monde, celui d’un imprévisible chaos, avait supprimé l’envie ou le besoin de s’évader dans le monde de la littérature.

Quand on lui demandait d’expliquer cette attitude, Frédéric répondait par cette phrase, dont il ne se souvenait plus si elle était de lui ou de quelqu’un d’autre : « Je crois que la littérature vous plonge dans le passé ou dans l’avenir; or, à la guerre, on ne s’imagine soi-même qu’au présent. On conjugue tout ce qu’on fait ou doit faire au présent, tout ce qu’on pense. Il y a donc un problème de concordance des temps. » »

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