(Le titre est la première phrase du roman)

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Les joueursStewart O’Nan

L’Olivier 2013, 211 pages

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par l’excellent Nicolas Richard (The Odds, 2012)

« T’as vu, il y a un nouveau roman de Stewart O’Nan, un auteur que j’adore, qui a paru et je ne l’achète pas immédiatement, j’ai tellement à lire déjà, j’ai changé, hein, c’est fou ce que j’ai changé » disais-je au moment même où – un hasard, à n’en pas douter – on s’étouffait à côté de moi. Et puis le billet de Jérôme, la rechute.

« Pourquoi se sentent-ils obligés de faire ça ? fit-elle. Pourquoi ne pourraient-ils pas se contenter du clair de lune ?

– Je pense que c’est censé être marrant.

– Je ne dois pas être marrante, alors.

– Moi, je trouve que si.

– Ne t’en fais pas, chuchota-t-elle. Je me connais.« 

Ils ont la cinquantaine, c’est la faillite, il faut recourir au divorce en tant que mesure raisonnable, économiquement parlant. Ils partent pour la Saint-Valentin aux chutes du Niagara, où avait eu lieu leur voyage de noces, dans un dernier geste flamboyant (et une tentative de sauver les meubles par le jeu). Art, lui, est 100 % sincère et croit en un nouveau départ possible. Pour Marion c’est moins clair. Il y a eu incartades de part et d’autre, les dégâts ne sont pas réparés (et d’abord et avant tout chacun face à soi-même)…

Stewart O’Nan est un virtuose et ce court roman (cette novella ?) le prouve encore une fois si besoin était (mais besoin n’est pas).  A partir d’un sujet casse-gueule par excellence (le couple et ses difficultés), il déroule des pages d’une exquise sensibilité sans verser dans les ornières habituelles. C’est une histoire d’amour, au fond, qui ne dissèque pas, qui ne tranche pas, mais qui montre comme ça par petits moments sur 48 h ce que c’est qu’être uni à quelqu’un, la force que ce lien peut avoir, et comment les rapports de pouvoir fluctuent sans cesse sur des bases flottantes. Par essence, nous nous trompons, toujours, sur tout. Mais par grâce inexpliquée rien n’est jamais perdu…

Il y a des pages dingues de précision et un rendu parfait de la banalité, de ces moments sans enjeu ni intérêt qui forment, quoi qu’on en dise, la majeure partie de notre temps, et peut-être que ça peut manquer d’un certain entrain pour une partie des lecteurs (pas vraiment incisif, quoi), mais moi j’y ai vu une vérité absolue qui m’a totalement rivée aux pages.

A chaque fois que je lis Stewart O’nan, je pense à Stéphane Laurent, qui partageait mon goût pour cet auteur. Je ne l’oublie pas. Eux non plus.

Dans le désordre :

Le nom des morts

« Si le moment présent ressemble à ce qu’a vécu son père, il comprend pourquoi il n’a jamais raconté ses aventures à la guerre – il l’a vécue, il n’a pas besoin des mots pour s’en souvenir. Les mots ne font pas le poids. Rien ne peut le faire. Et ce n’est pas une aventure.« 

Larry était au Vietnam. Infirmier, il a vu mourir un par un « ses » gars, avant d’en revenir lui-même avec juste un pied en moins. La nuit, toutes les nuits, ils reviennent le voir dans son sommeil et il revit interminablement cette époque. Faut dire que son présent n’est pas bandant, sa femme ne cesse de se tirer pour quelques jours avant de revenir à chaque fois, son fils est attardé, son boulot minable, son père débute un Alzheimer, et il tombe amoureux de sa voisine, charmante, certes, mais tarée.
Pourtant c’est peut-être là la bonne nouvelle, qu’il puisse à nouveau tomber amoureux, se laisser émouvoir profondément.
En attendant, un gars s’échappe de l’hosto où Larry s’occupe d’un groupe de vétérans. Il semblerait qu’il ait une grosse méchante dent contre lui, alors que Larry n’a aucun souvenir de ce Creeley. Il va se fouiller un peu la mémoire… Magistral. Une narration au présent qui donne l’impression qu’on y est nous aussi, pas la moindre petite miette de sentimentalisme ou d’énième leçon antimilitariste, Stewart O’Nan est écrasant de talent dans ce roman. « L’écrivain des vies foutues et extraordinaires » dit Chronic’art en 4° de couverture : c’est ça, pas moins. Je n’ai même pas envie de chercher à préciser ce qui fait la magie de sa plume, seulement de le relire encore et encore et de me laisser emporter et couler : faut avouer qu’on sort un peu (beaucoup) down d’une telle lecture. Son sujet, évidemment, qu’on peut d’ailleurs transposer à toutes les autres guerres, mais surtout ce sentiment de tant d’intimité et de proximité avec chaque pensée des protagonistes… Comme s’il écrivait directement dans nos tripes…

Ed. de l’Olivier / Seuil, 1999 & Points 2001, 583 p. 8 €
Trad. (USA) par Suzanne V. Mayoux
Titre original : The Names of the Dead

* Il y a de l’humour aussi, cependant, n’allez pas vous tirer une balle directement non plus 🙂
Ex : « Les jours de pause, ils sortent en patrouille autour d’Odin, pour essayer de voir qui peut prendre la tête. Le premier candidat est un Navajo, choisi pour cette seule vertu; il les conduit dans un marécage où il s’enfonce jusqu’à la taille avant qu’ils l’en tirent. On le rebaptise Pas-par-là.« 

Des anges dans la neige
Editions de l’Olivier, 1997

Dire que c’est le premier roman de Stewart O’Nan ! On ne pourrait s’en douter, tant tout est déjà en place et maitrisé. Sa façon inimitable de raconter une histoire, avec une telle multitude de détails qu’on en devient partie prenante, et son ton détaché et clairvoyant…
Arthur, à l’aube de la trentaine, vient passer les fêtes chez sa mère, avec sa grande sœur. Dès que l’avion se pose en Pennsylvanie, le bouton mélancolie se déclenche, et tout, absolument tout, lui remémore quelque chose. Notamment l’hiver de ses quatorze ans, riche en évènements importants : La fin du mariage de ses parents, la naissance de son propre premier amour, la mort de la petite Tara et l’assassinat d’Annie, son ancienne baby-sitter. On s’approche au plus près de tout ce petit monde, et on constate, le cœur débordant d’empathie, que oui, on s’acharne tous à détruire ce qu’on aime, en commençant souvent par soi-même…
On accole souvent à Stewart O’Nan l’appellation de « conteur exceptionnel », mais que pourrait-on dire d’autre, tant il sait toucher au plus profond de l’intime par le biais de la quotidienneté la plus épurée ?
Ce n’est pas des plus joyeux, mais c’est tellement, tellement bien écrit.

Traduction (USA) de Suzanne V. Mayoux
298 p.

Nos plus beaux souvenirs
Editions de l’Olivier, 2005

Imaginez, vous êtes Emily, un peu plus de 70 ans, votre mari vient de mourir et vous réunissez votre tribu dans la maison de vacances pour la dernière fois, il va falloir faire le tri dans les objets. Ou vous êtes Arlene, sa belle-sœur, institutrice à la retraite, vieille fille, qui vient prendre sa dose de vie familiale. Ou bien encore Kenneth, l’aîné, photographe contrarié, dont le mariage est une longue suite de concessions, ou son épouse Lisa, sangsue agrippée à Ken qui compte les jours, les heures et les minutes à passer en compagnie de sa belle-mère, ou …
Ils sont dix, en comptant Rufus, le vieux chien.
Sur une semaine, jour par jour, on rentre dans l’intimité de chacun, geste par geste, moment après moment, dans une gerbe de détails allant du plus insignifiant au nœud même du sens de toute chose.
Du samedi, jour où ils prennent la route, chacun de son petit coin des USA, au samedi suivant, où le dernier tour de clefs signera la fin définitive des vacances dans cette maison, ils essayent de renouer un certain contact familial.
Depuis des années, ils passent ainsi ensemble une semaine en Août près du lac Chautauqua, dans l’état de New-York.
Il n’y a pas de vrais problèmes, dans cette famille – enfin si. Mais pas dans leurs rapports entre eux – plutôt une succession de non dits et de mauvaises habitudes, et on ne peut que constater les manques qu’ils induisent.
Peut-être que tout est là, dans l’infiniment petit, dans la succession des jours, dans les activités qu’il faut trouver pour occuper les jours de pluie.
Le lecteur est bercé, hypnotisé, il devient un locataire du cottage, lui aussi. Et c’est le cœur bien lourd, et trop tôt, qu’il voit arriver le dernier mot.

Traduction (USA) de Jean-François Ménard
693 p.

(Plus la suite, « Emily« , paru l’an dernier chez L’Olivier, un ton en-dessous, ai-je trouvé)

Un mal qui répand la terreur
Editions de l’Olivier, 2001

Je n’avais pas tellement aimé La lumière, de Torgny Lindgren, et j’ai retrouvé dans ce mal qui répand la terreur une grande partie du même esprit.
Epidémie qui débarque, petit village isolé, temps reculés, drames, drames, drames, et nature humaine pas jolie-jolie.
Sauf que.
Comment dire…
Stewart O’Nan louvoie, brouille nos habitudes, nos repères, rédige tout le roman à la deuxième personne du singulier, établit un héros très pragmatique et droit dans ses bottes pour le montrer sitôt chancelant et hors de la réalité, nous rive presque malgré nous à son histoire, et jusqu’au bout.
La Muse Livre, qui me l’a fait découvrir, en parle en ces termes « oh, mondieuquilestdoué ! »
Une très juste phrase en 4° de couv : « Un mal qui répand la terreur est un récit gothique plongé dans une lumière aveuglante, sous un ciel de cendres. Et, comme chez Edgar Poe, c’est l’ombre qui triomphe de la lumière. »
Indéniablement, à au moins tenter.

Traduction (USA) de Jean-François Ménard
255 p.

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