harpman

Moi qui n’ai pas connu les hommesJacqueline Harpman

Stock 1997 & Livre de poche

Yue Yin avait pensé à ce roman en lisant mon avis sur « Avant » de Vassilis Alexakis, elle me l’a aussitôt offert (merci mille fois !) et la sensation de lecture est en effet similaire : voici un roman qui plonge son lecteur dans un abîme de questions, tout au long de sa lecture, et qui offre la même fascination, la même impossibilité de le lâcher.

La vie était normale quand soudain elle s’est arrêtée : personne ne se souvient avec précision de ce qui s’est passé, tout au plus des bribes de sensations, des cris, des flammes, le milieu de la nuit et puis pouf, plus rien jusqu’au réveil dans une cage, sans ouverture vers l’extérieur. Elles sont 39 femmes, aucune ne se connaît « d’avant », plus une fillette. Elles sont surveillées nuit et jour par 3 gardiens experts en maniement de fouet  pour empêcher tout contact physique et toute agitation. On ne leur demande rien, on ne leur dit rien, elles ignorent où elles sont, pourquoi, ce qui les attend. La narratrice n’a aucun souvenir d’une vie en dehors de la cage, elle était une très jeune enfant sans doute avant et a grandi dans cette cage, sans aucun contact ni amour. Elle est étrange, au sens premier du terme, et elle sera la seule survivante pendant un laps de temps, des années après que les autres se seront éteintes…

Est-on un être humain quand on est seul ou plus exactement, peut-on se construire sans altérité ? Tout est étrange dans ce roman et pourtant il donne des réponses, à la situation elle-même (mais sans jamais rien expliquer réellement) et aux interrogations de la narratrice (que l’on partage évidemment). A son instar, on comprend vite que se poser une question EST une réponse, dans la mesure où c’est neuf, où cela sort de la routine asphyxiante. Mais à son contraire on laisse affleurer l’émotion, et c’est un morceau plutôt tragique, tout ça (avec plein de choses mêlées, des touches comme ça postapo ou Robison Crusoé ou SF ou encore psychanalyse, que du bon !).

« Ce dont on se souvient compte-t-il moins que l’activité de se souvenir ?« 

« Elles étaient toujours aussi promptes à rire et je commençais à comprendre que ce n’était pas de la sottise ou de la futilité, mais un moyen de survivre.« 

« – Savoir sert à savoir ! Parfois avec ce qu’on sait, on peut faire, mais ce n’est pas l’essentiel. Je veux savoir tout ce qu’il y a à savoir, pour rien, pour le plaisir.« 

« En fait, je me dis que j’avais été hypocrite et, comme je n’avais personne à qui mentir, je découvrais qu’on peut mentir à soi-même, ce qui me sembla très étrange. La compagnie me manquait-elle donc plus que je ne le croyais, que je fisse de moi une autre, un témoin, fût-ce pour le tromper ? Je restai longtemps sur cette pensée, mais je ne voyais pas comment la développer davantage.« 

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