Les soeurs Brelan, de François Vallejo (Points 2013, 285 pages) (& Viviane Hamy 2010) est un roman beaucoup plus fiévreux que sa 4° de couv ne le laisse supposer. Elles sont trois, orphelines dès les années 50, et la répartition des rôles est aussi immuable que floue : l’aînée se sent coupable de respirer plus librement loin d’elles, celle du milieu croit être capable de vénalité allemande quand elle passe son temps à écrire à l’aînée et la cadette, ah celle-ci… l’idéaliste, l’ingérable, dit-on; sa prise de conscience (tardive) figure parmi les plus beaux moments de littérature lus ces derniers temps (page 244) (enfin ça me parle, disons :)). Nous les suivons jusqu’à la chute du mur de Berlin et ne cessons d’explorer l’essence des liens familiaux (et leur lent cortège de déviances) dans le même temps que tout pousse au suspens : la tante Rosie, cette saleté, aura-t-elle sa vengeance un jour, quel sens donne-t-on, nous, aux aphorismes de la grand-mère Madeleine, alors personne n’aura d’enfant ? Des tas de questions se posent toutes seules au fur et à mesure de la lecture, et on se délecte de l’analyse psychologique extrêmement fouillée, comme fasciné par ces trois caractères et les situations inextricables dans lesquelles ils se fourrent. Beaucoup aimé, en raison aussi de l’humour subtil et du rythme.

Vallejo

(Est-ce que si on lit à la fenêtre avec du chauffage ça compte comme une lecture transat ?)

« Le seul homme capable de la décontenancer, ce Dr Bontemps. Il en rajoutait, si elle lui ouvrait la porte, pour sa visite quotidienne, aussi gracieuse que Judith, comme il disait : Ca va pire, aujourd’hui ? De fait, un premier traitement avait provoqué des expectorations colorées, signe que la tuberculose était bien installée. Il considérait un crachat sanglant comme une victoire personnelle. Vous dites ça pour me faire enrager ? Ou vous allez la tuer en quinze jours, comme notre mère ? Non, répondait le docteur, nous avons fait des progrès considérables, depuis la guerre et grâce à elle : nous mettons beaucoup plus de temps à tuer nos patients. Il y a plus grave, il nous arrive de les guérir. Mais on guérit plus franchement quand on est franchement malade. Votre soeur commence à être à point, je vous garantis le miracle.« 

(Du même auteur, j’avais aussi aimé « Ouest » :  C’est l’histoire d’un garde-chasse, Lambert, un homme simple, qui a des convictions. Il vit au château, au service du baron, et aime sa meute de chiens. Quand le maître casse sa pipe, c’est son fils qui s’installe au château. Entre ces deux-là, ça ne colle pas. Le nouveau baron a un grain, et pire que tout, il n’aime pas les chiens, ni commander. Les années passant, le maître s’enfonce dans un délire qui va et vient, et Lambert se découvre lâche. Dire les choses, ouvrir les yeux sur ce qui se passe remettrait sa propre existence en question, alors… Il y a bien sûr beaucoup plus que ça dans ce roman, qui mérite entièrement sa qualification de « grand ». J’ai eu l’impression qu’il ne cessait de démontrer la propension que nous avons à nous fourvoyer dans toujours les mêmes impasses, à tenir nos rôles tout en lâchant la bride à nos pires côtés, ponctuellement. La richesse du verbe, ce choix d’une langue un peu datée et gouleyante est adéquate, on plonge dans l’Ouest du siècle dernier, on en ressort un peu groggy, dépaysé.)

(Pour Cathulu : Lantana Camara :))

lantana Camara

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