Michel TournierVendredi ou les limbes du Pacifique

Folio 1972, 254 pages

tournier

« Crusoé, lui dit-il, écoutez-moi bien :  gardez-vous de la pureté. C’est le vitriol de l’âme.« 

Un homme s’échoue sur une île déserte et y survit presque trois décennies : ce sont les seuls points communs entre le roman originel et la variation de Tournier. Là où le premier construit de l’Aventure à toutes les pages et capture son lecteur dans un suspens picaresque, le second brasse les concepts philosophiques et fascine par le jeu d’une répulsion/compréhension. « Il faut imaginer Robinson pervers » conclut Gilles Deleuze dans une postface flamboyante, et on n’a aucun mal à le faire. Fascinant, intéressant, dérangeant, ce roman est riche et d’une puissance dont seuls les classiques disposent. (J’insiste un peu sur la fascination mais elle est réelle; pas évident en quelques lignes d’expliquer vraiment pourquoi, mais en gros disons que les personnages ont chez Tournier une dimension totalement absente chez Defoe, et on parvient à saisir à la fois l’extrême erreur dans laquelle s’enfonce Robison vis-à-vis de Vendredi et le moment précis où il lui reconnaît une altérité, et à ne pas lui en vouloir, c’est dingue quand on y pense, et toutes ces scènes tellement visuelles, quand Vendredi habille les cactus, quand il balance la pipe et fait exploser le bazar, quand Robinson le décrit à travers son rire, bref, un truc de folie dans tout ça, une PUISSANCE remarquable.) (Je m’emballe.)

Sympathique :  « (…) il pensa pleurer de joie en traçant ses premiers mots sur une feuille de papier. Il lui semblait soudain s’être à demi arraché à l’abîme de bestialité où il avait sombré et faire sa rentrée dans le monde de l’esprit en accomplissant cet acte sacré : écrire.« 

Le long passage suivant illustre à merveille à la fois le manque d’intériorité de Crusoé (c’est-à-dire, sa capacité à tenir des raisonnements biaisés) et le merveilleux sens du comique, à la fois très subtil et pourtant super farce, de Michel Tournier :

 » J’obéirai désormais à la règle suivante : toute production est création, et donc bonne. Toute consommation est destruction, et donc mauvaise. En vérité ma situation ici est assez semblable à celle de mes compatriotes qui débarquent chaque jour par navires entiers sur les côtes du Nouveau Monde. Eux aussi doivent se plier à une morale de l’accumulation. Pour eux aussi perdre son temps est un crime, thésauriser du temps est la vertu cardinale. Thésauriser ! Voici qu’à nouveau la misère de ma solitude m’est rappelée ! Pour moi, semer est bien, récolter est bien. Mais le mal commence lorsque je mouds le grain et cuis la pâte, car alors je travaille pour moi seul. Le colon américain peut sans remord poursuivre jusqu’à son terme le processus de la panification, car il vendra son pain, et l’argent qu’il entassera dans son coffre sera du temps et du travail thésaurisés. Quant à moi, hélas, ma misérable solitude me prive des bienfaits de l’argent dont je ne manque pourtant pas !

Je mesure aujourd’hui la folie et la méchanceté de ceux qui calomnient cette institution divine : l’argent ! L’argent spiritualise tout ce qu’il touche en lui apportant une dimension à la fois rationnelle – mesurable – et universelle – puisqu’un bien monnayé devient virtuellement accessible à tous les hommes. La vénalité est une vertu cardinale. L’homme vénal sait faire taire ses instincts meurtriers et asociaux – sentiment de l’honneur, amour-propre, patriotisme, ambition politique, fanatisme religieux, racisme – pour ne laisser parler que sa propension à la coopération, son gout des échanges fructueux, son sens de la solidarité humaine. Il faut prendre à la lettre l’expression l’âge d’or, et je vois bien que l’humanité y parviendrait vite si elle n’était menée que par des hommes vénaux. Malheureusement, ce sont presque toujours des homme désintéressés qui font l’histoire, et alors le feu détruit tout, le sang coule à flots. Les gras marchands de Venise nous donnent l’exemple du bonheur fastueux que connaît un Etat mené par la seule loi du lucre, tandis que les loups efflanqués de l’Inquisition espagnole nous montrent de quelles infamies sont capables des hommes qui ont perdu le goût des biens matériels. Les Huns se seraient vite arrêtés dans leur déferlement s’ils avaient su profiter des richesses qu’ils avaient conquises. Alourdis par leurs acquisitions, ils se seraient établis pour mieux en jouir, et les choses auraient repris leur cours naturel. Mais c’étaient des brutes désintéressées. Ils méprisaient l’or. Et ils se ruaient en avant, brûlant tout sur leur passage.« 

Des chouettes billets : Lili Galipette, Ange, …

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