alexakis

Avant –  Vassilis Alexakis

Stock 1992 & 2006, 210 pages

Prix Alexandre Vialatte 1992 et Prix Albert Camus 1993

Tout est mystérieux, avec ce roman. Je l’ai saisi au hasard à la bibliothèque, à la faveur d’une 4° de couv qui n’en disait pas trop; je vois au tampon qu’il est entré en avril 2013 dans le stock de la bib, alors qu’il a été écrit en 1992, puis réédité en 2006, et enfin je le lis « par hasard » au moment même où je suis plongée dans « Les revenants« , série qui m’impressionne autant qu’elle me captive.

Nous sommes dans un dédale de galeries sous un cimetière parisien; un groupe de personnes creuse patiemment millimètre par millimètre dans le noir le plus total sans forces mais avec un réel espoir en direction d’un vague bruit de métro, pour certains depuis un siècle. Car ils sont morts. Leur nombre est fluctuant, entre ceux qui abandonnent et ceux qui arrivent, donnant des nouvelles de la vie qui a continué, dehors. Le narrateur, Basile, écrivain, écrit en aveugle leur histoire et toutes ces mille et une choses d’Avant. Et c’est aussi prenant que sujet à interrogation, car que sont-ils ? Morts, on le sait, mais pourtant, ils se sont réveillés. Ils se parlent, ils échangent des souvenirs et des comportements qui ne sont pas qu’imagination. Ils ont une claire idée des jours qui passent, mais comment est-ce possible ? Qu’est ce lieu, quel sens a-t-il ? Où cette histoire va-t-elle ? Impossible de renoncer une fois commencé. On oscille entre chercher la métaphore (mais de quoi, exactement ?) et se laisser complètement emporter par l’histoire en se perdant avec délice dans les choses pratiques (ramper, ne pas manger ni boire, mais pourtant dormir ?). Ce roman possède une grâce éthérée et ne cesse avec succès d’imprimer nombre d’images dans le cerveau impressionnable de son lecteur. Miam.

Extraits, c’est moi qui souligne. (Je les adore !)

« Je me suis souvenu d’un drap blanc qui séchait au soleil, en Corse. Il était sur une corde à linge, mais on n’avait pas pris soin de l’étendre, on l’avait posé un peu n’importe comment. Cela formait un assez gros tas, prolongé par deux pans pointus qui descendaient presque jusqu’à terre, l’un plus bas que l’autre. On aurait dit un gros oiseau assoupi. Le soleil lui donnait un tel éclat que je pouvais à peine le regarder. Le tissu était encore mouillé. La lumière le rendait semi-transparent par endroit. Comme elle l’éclairait en biais, elle soulignait admirablement ses plis, qui vibraient légèrement sous l’effet de l’air ambiant. Je n’ai peut-être rien vu d’aussi beau de ma vie que ce drap. Il y avait la mer, derrière.« 

« Je le trouve un peu changé depuis le passage du gardien. Il participe davantage à nos discussions, il est devenu plus aimable. Il en a peut-être assez d’être ici. Ce n’est tout de même pas un endroit pour un jeune homme de vingt ans, aussi désenchanté soit-il. J’aimerais bien l’interroger sur sa vie. Accepterait-il d’en parler ? Serais-je d’ailleurs réellement disposé à l’écouter ? Je crois bien que je ne m’intéresse aux confidences des autres que dans la mesure où elles dévoilent mes propres secrets.« 

« Je n’ai pas trouvé la signification de mon rêve, en particulier de cette pluie de personnages et d’objets. Je l’aurais sans doute mieux comprise si j’écrivais de volumineux romans, exigeant une figuration nombreuse et des changements de décor, mais ce n’était pas le cas. Je faisais des livres à petit budget. En me réveillant, j’ai eu l’impression que je venais de voir un rêve beaucoup trop cher pour moi.« 

« – Basile pourrait nous raconter un de ses bouquins.

Cela me vexe que personne ici n’ait lu un de mes livres. Cela ne m’étonne pas : j’avais très peu de lecteurs. Quelle serait l’audience de ce manuscrit si, par miracle, il sortait d’ici ? Je ne peux pas m’empêcher de rêver à une publication. Je constate que j’expose parfois les faits de façon à éveiller la curiosité, à retenir l’attention. 

–  J’aurais vraiment du mal, lui ai-je avoué. L’intrigue n’avait pas beaucoup d’importance. C’étaient les détails qui étaient importants, et je ne me souviens pas des détails. Je racontais des histoires fragiles, qui ne supporteraient pas d’être racontées d’une autre manière. »

Un avis éclairé ici.

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