Immortelle randonnée (Compostelle malgré moi)Jean-Christophe Rufin

Editions Guérin, 259 pages, 2013

rufin

« Comment expliquer, à ceux qui ne l’ont pas vécu, que le Chemin a pour effet sinon pour vertu de faire oublier les raisons qui ont amené à s’y engager ? A la confusion et à la multitude des pensées qui ont poussé à prendre la route, il substitue la simple évidence de la marche. On est parti, voilà tout. C’est de cette manière qu’il règle le problème du pourquoi : par l’oubli. On ne sait plus ce qu’il y avait avant. Comme ces découvertes qui détruisent tout ce qui les a précédées, le pèlerinage de Compostelle, tyrannique, totalitaire, fait disparaître les réflexions qui ont conduit à l’entreprendre.« 

Qu’apporte le récit de Jean-Christophe Rufin après celui d’Alix de Saint-André ? Plein de choses. Tous deux bien écrits (et c’est véritablement agréable de lire une belle langue bien précise sans jamais être prétentieuse), ils abordent les choses de manière totalement différente (ne serait-ce que parce qu’ils n’ont pas choisi le même itinéraire). Rufin, dans les premières pages, m’a inquiétée : il témoigne d’un humour qui n’augurait pas tellement bien. Mais le ton change au fil des pages, en même temps que sa perception des choses évolue; en cela, c’est très réussi, il adapte son style à ce qu’il a vécu intérieurement. Il réussit de très bons portraits et donne à ressentir ce qu’un tel périple peut provoquer (excellent chapitre « Dans l’alambic du chemin » 8 pages qui décrivent à merveille la catharsis), sans oublier le regard a posteriori, avec quelques temps de recul. Son récit se dévore !

Humour : « Un escalier avait été ajouté au bâtiment, sans doute au XVII° siècle, et menait au clocher. Je demandai à ma guide de quand datait cette regrettable transformation; elle me répondit qu’elle était sûrement très ancienne. Et pour preuve de son assertion, elle ajouta : « Il était déjà là quand je suis née. » Puis elle me donna son âge. C’était le mien. Je me sentis tout à coup un peu accablé. »

J’aime les nombreuses façons qu’il a de décrire la puissance du Chemin : « Toujours encombré de préjugés, je pensai que ce devait être son premier Chemin, et qu’il n’avait pas dû partir de très loin, eu égard à son état d’extrême propreté. Il me détrompa : c’était la cinquième fois qu’il se rendait à Compostelle et il s’était mis en route à Bruxelles. Il avait à vrai dire parcouru tous les itinéraires possibles. Il parlait du pèlerinage comme d’une plaisanterie qui aurait mal tourné et surtout assez duré. Il se jurait bien que ce Chemin-ci serait le dernier. Cependant, à la manière qu’il avait de l’affirmer, on sentait qu’il se défiait de lui-même et que, à chaque voyage, il avait probablement prêté, en vain, le même serment.« 

(Une longue video de l’auteur sur le site de l’éditeur)

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